Le Brexit va-t-il réenflammer l’Irlande?

Au nord, les limites de vitesse sont indiquées en milles par heure et au sud, elles le sont en km/h.
Photo: Paul Faith Agence France-Presse Au nord, les limites de vitesse sont indiquées en milles par heure et au sud, elles le sont en km/h.

C’est une petite maison blanche perdue au milieu d’une vallée paisible comme il y en a des milliers en Irlande du Nord. Pendant que les vaches paissent aux alentours, seules quelques voitures égarées viennent briser la monotonie de ce paysage bucolique. Mais la maison où a grandi Declan Fearon sans eau ni électricité avec ses sept frères et soeurs n’a pas toujours projeté cette image de carte postale. Difficile d’imaginer qu’à 200 mètres seulement derrière, sur la petite colline, se dressait une tour de guet et que, dans les champs des alentours, des patrouilles militaires montaient la garde chaque heure du jour et de la nuit.

« Il y avait des militaires et des barbelés partout », dit cet homme carré, dans la soixantaine, qui a monté sa petite entreprise familiale. « Ici, il y a eu des fusillades et des attaques à la bombe. J’ai perdu beaucoup d’amis que je connaissais depuis l’école. Je ne veux pas revivre ça. »

Lorsqu’une majorité de Britanniques a voté pour le Brexit, personne n’a pensé à ces milliers d’Irlandais qui vivent le long des 500 kilomètres de frontière qui coupent l’Irlande en deux depuis 1921. Pourtant, même si 56 % des électeurs de l’Ulster ont voté contre le Brexit, cette ligne deviendra bientôt la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec l’Union européenne.

Sur la petite route qui relie Newry à Dundalk, seuls le bip du téléphone qui change d’opérateur et les affiches en kilomètres indiquent que l’on est passé du nord au sud. Suivant le cours des changes, les frontaliers vont faire le plein à Dundalk en euros ou leurs achats de Noël à Newry en livres sterling. Sur la carte, Declan montre le petit cimetière où est enterré son père. « La frontière passe juste au milieu, dit-il. Sa sépulture est au sud et l’église est au nord. Je n’ai pas le goût de faire 20 kilomètres et d’attendre une demi-heure pour aller déposer des fleurs sur sa tombe. »

C’est pourtant ce qu’il pourrait devoir faire dès le 29 avril 2019 si, comme le laisse présager le piétinement actuel des négociations, le Royaume-Uni se retire brutalement de l’Union européenne. Declan se souvient de l’époque où, pour faire une livraison au sud (où se trouvent 40 % de ses clients), il fallait aller faire estampiller des formulaires à Newry et attendre une demi-heure au poste-frontière à l’aller comme au retour.

« Ni guerre ni paix »

« On nous dit qu’il y aura 277 postes-frontières, dit-il. Mais personne ne parle des milliers de petites routes qui devront être fermées et des éleveurs dont la ferme est au nord et les prés sont au sud. Cette bande de terre ne va pas redevenir le désert qu’elle a été pendant plus de 30 ans. Les Irlandais ne l’accepteront jamais ! »

Le retour des frontières, en contradiction totale avec les accords du Vendredi saint signés en 1998, pourrait-il réveiller les derniers vestiges d’une IRA provisoire dont le Belfast Telegraph affirmait il y a deux ans à peine qu’elle possédait encore 5000 armes soigneusement camouflées dans des bunkers ? De passage à Belfast, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a récemment décrit le conflit irlandais comme un « conflit gelé » (frozenconflict).

« Il n’y a plus de violence, mais ce n’est pas terminé, dit l’écrivain Garrett Carr, né sur la côte ouest à Donegal, à moins de 30 km au sud de la frontière. Nous vivons dans une sorte d’entre-deux qui n’est ni la guerre ni la paix. En réalité, le conflit est encore partout, dans chaque élection et dans chaque discussion. »

C’est ce qui l’a incité à parcourir d’est en ouest, à pied et en canot, ces 500 kilomètres de frontière qu’il raconte dans un livre passionnant intitulé The Rule of the Land. La frontière reste une véritable obsession des écrivains irlandais. Trente ans plus tôt, le romancier Colm Toibin (Bad Blood) n’avait-il pas fait le même trajet en sens contraire le long d’une mince bande de terre alors hérissée de barbelés ?

« Ce n’est pas commun de vivre dans un pays coupé en deux, dit Carr. Enfant, à Donegal, je ne pouvais aller nulle part sans traverser la frontière. Je trouvais d’ailleurs ça très excitant. Aujourd’hui, les jeunes qui n’ont pas connu cette époque ne peuvent même pas imaginer à quoi ressemble un poste-frontière. »

Statut particulier ?

Si les politiques redoutent le retour des violences, les économistes sont unanimes à prévoir une catastrophe si Londres et Bruxelles n’accordent pas à l’Irlande du Nord un statut particulier, comme le réclament notamment les nationalistes irlandais. La première victime sera l’agriculture, aujourd’hui totalement intégrée du nord au sud. Mais pas seulement. Ce sont les PME qui souffriront le plus, dit Aidan Gough, directeur des politiques d’InterTradeIreland, un organisme créé par les accords du Vendredi saint justement pour intégrer l’économie du Nord et du Sud.

« Aujourd’hui, 95 % des entreprises tentent tant bien que mal de se préparer au Brexit, dit-il. On nous dit que ça représentera des coûts supplémentaires de seulement 2 ou 3 %. Mais c’est justement la marge de la plupart des entreprises ! »

Il serait évidemment possible d’accorder à l’Irlande du Nord un statut semblable à celui de l’île de Man et d’Andorre, explique la juriste de l’Université Queen à Belfast, Dagmar Schiek. « Mais pour cela il faudrait une volonté politique. Pour l’instant, Londres propose des contrôles en amont et en aval qui vont coûter une fortune. Même avec la meilleure technologie, on ne pourra pas se passer de contrôles à la frontière. La Suède et la Norvège, qui sont pourtant dans la même zone économique, ne peuvent pas s’en passer ! » C’est ce qu’avait d’ailleurs conclu, en octobre, un rapport de la Commission du revenu de l’Union européenne.

À Dublin, on évoque la possibilité de supprimer les contrôles terrestres et de se contenter d’un contrôle maritime avec la Grande-Bretagne. Une solution aussitôt rejetée par les unionistes du Democratic Unionist Party (DUP), qui ont soutenu le Brexit et dont dépend aujourd’hui la majorité conservatrice de Theresa May à Londres.

« Il n’est pas question d’instaurer une frontière entre l’Ulster et la Grande-Bretagne, dit le conseiller de la Ville de Belfast Lee Reynolds. Le Royaume-Uni est notre principal marché. Et puis, nous sommes Britanniques ! Il n’y a pas d’autre solution que la reconnaissance mutuelle de nos normes respectives. »

À quand la réunification ?

Pour les nationalistes du Sinn Féin, dont le vote a beaucoup progressé au nord, il faudra absolument accorder à l’Irlande du Nord un statut particulier, ce qui la rapprochera encore un peu plus de sa grande soeur du sud. « L’ironie de ce débat, c’est que le Brexit a fait renaître une idée à laquelle j’ai consacré ma vie : celle de la réunification de l’Irlande », dit le député du Sinn Féin et ancien ministre de l’Éducation John O’Dowd dans le grand café du parlement de Stormont.

En août, un rapport publié par le gouvernement irlandais estimait que la réunification de l’île pourrait susciter des gains de 35 milliards d’euros. Le premier ministre irlandais, Leo Varadkar, s’est même aventuré à affirmer que ce serait la meilleure façon pour l’Irlande du Nord de rester dans l’Union européenne. Il est temps de s’y préparer, estime le journaliste Kevin Meagher, qui vient de publier A United Ireland. Why Unification Is Inevitable (Une Irlande unie. Pourquoi l’unification est inévitable).

« Certes, une majorité d’Irlandais du Nord est encore contre, mais la démographie joue en faveur des catholiques, dit Meagher. Les accords du Vendredi saint prévoient la tenue d’un référendum dès qu’une majorité le souhaitera. L’Union européenne affirme que, dans un tel cas, l’Irlande du Nord serait traitée comme l’Allemagne de l’Est et aussitôt intégrée. La croissance économique est au sud et l’Irlande du Nord demeure un boulet économique pour le Royaume-Uni. Les opinions vont évoluer, car il n’y a pas d’autre avenir. »

Selon Meagher, l’Irlande pourrait être réunifiée avant que l’Écosse ne soit indépendante. Ces arguments font sourire Lee Reynolds. « Vous savez, ça fait 100 ans que le Sinn Féin dit ça. Et ça n’est toujours pas fait ! »

La réunification ? « Pourquoi pas ? dit Garrett Carr. Mais il faudra attendre que tous ceux qui ont connu la violence soient morts. Tant qu’ils sont là, ça ne sera pas possible. Dans une génération, je peux facilement l’imaginer. »

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