L'islamologue Tariq Ramadan accusé de plusieurs viols

Partisan d’un islam rigoriste, Tariq Ramadan est connu pour ses dénonciations des rapports sexuels hors mariage.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Partisan d’un islam rigoriste, Tariq Ramadan est connu pour ses dénonciations des rapports sexuels hors mariage.

En France, le mouvement de dénonciation des agressions sexuelles lancé aux États-Unis sur Internet après l’affaire Weinstein n’avait pas fait beaucoup de victimes jusqu’à tout récemment. Il vient peut-être d’en faire une de taille, et pas n’importe laquelle. Le célèbre islamologue et prédicateur musulman Tariq Ramadan vient en effet d’être visé coup sur coup par deux accusations de viol.

Le 20 octobre dernier, Henda Ayari avait déposé une plainte pour viol à la police de Rouen. L’écrivaine accusait l’islamologue proche des Frères musulmans et qui enseigne à l’Université d’Oxford de l’avoir violée dans un hôtel parisien en 2012 au moment du congrès de l’Union des organisations islamiques de France. Une enquête préliminaire a été ouverte.

Cette fois, c’est une Française de 45 ans qui désire conserver l’anonymat qui accuse Ramadan de l’avoir battue et violée en octobre 2009 alors qu’il était de passage à Lyon pour une conférence. Le témoignage très détaillé dont les quotidiens Le Parisien et Le Monde ont pris connaissance semble « accablant », écrit ce dernier.

En 2009, la plaignante convertie à l’islam entretenait une correspondance sur les questions religieuses avec Ramadan lorsqu’elle le rencontra à l’hôtel Hilton de Lyon. L’homme lui propose de poursuivre la conversation dans sa chambre autour d’une tasse de thé. C’est là qu’il l’aurait violée à plusieurs reprises, séquestrée et battue avec une violence insoutenable. « Plus je hurlais, plus il tapait », raconte-t-elle en décrivant des scènes atroces. À l’appui de son témoignage, la plaignante a fourni des certificats médicaux aux policiers.

« Soit vous êtes voilée, soit vous êtes violée »

Selon la même déposition, Tariq Ramadan l’aurait ensuite harcelée pour la revoir. La victime présumée dit avoir été suivie et avoir subi des menaces de mort au point de devoir habiter chez une amie pendant un mois. « Pour comprendre ce dossier, il faut appréhender l’emprise psychologique et religieuse sous laquelle se trouvaient ces femmes », expliquait au Parisien l’avocat de la plaignante, Me Éric Morain.

Ce témoignage présente de nombreux points communs avec celui qu’avait formulé Henda Ayari, sans nommer Tariq Ramadan, dans un livre publié en 2016 (J’ai choisi d’être libre, Flammarion) où elle relatait son embrigadement salafiste. C’est la récente vague de dénonciations qui l’aurait convaincue de briser le silence. Pour Tariq Ramadan, « soit vous êtes voilée, soit vous êtes violée », déclare-t-elle au Parisien. Dans une vidéo, cette ancienne salafiste devenue féministe et laïque dénonce aussi « un Tartuffe qui ne prie même pas ! » Depuis le dépôt de sa plainte, Henda Ayari a été insultée et menacée sur Internet. La presse française évoque aussi une troisième femme, surnommée Yasmina, que Tariq Ramadan aurait convaincue d’avoir des échanges pornographiques. Me Éric Morain dit tenter de convaincre cinq autres victimes de porter plainte.

Samedi dernier, Tariq Ramadan a déposé une plainte pour « dénonciation calomnieuse » contre Ayari. Il annonce qu’il fera de même contre la seconde plaignante. Sur sa page Facebook, il dénonce une « campagne de calomnies qui fédère assez limpidement ses ennemis de toujours ». Ses proches n’hésitent pas à évoquer une machination sioniste. En France, aucun des faits reprochés à Tariq Ramadan n’est prescrit, le délai étant de 20 ans pour un viol.

Silence dans le monde musulman

Ces révélations ont semé la stupeur chez les musulmans de France, dont les organismes représentatifs ont surtout réagi pour l’instant par un silence assourdissant. La vaste majorité des sites musulmans, à l’exception du site Oumma, n’ont pas relayé l’information. « Si les faits sont avérés, cela va être un tremblement de terre », a déclaré au journal Le Monde le spécialiste de l’islam Omero Marongiu-Perria. Dans son prêche hebdomadaire, l’imam de Roubaix, Abdelmonaim Boussenna, n’a pas hésité à dénoncer des « calomnies », qu’il compare à celles subies dans le Coran par Aïcha, l’une des épouses de Mahomet.

En France et dans le monde francophone, Tariq Ramadan est certainement le prédicateur musulman le plus connu. Ce petit-fils d’Hassan El-Banna, fondateur des Frères musulmans, est régulièrement accusé d’être proche du Qatar, ce dont il se défend. Tariq Ramadan a publié une trentaine de livres. Le 22 janvier dernier, il prononçait une conférence à Montréal sur Le génie de l’islam, à l’invitation de l’Association des étudiants musulmans de l’Université de Montréal, qui n’a pas répondu à nos courriels.

En 2012, il avait incité les musulmans du Québec à ne pas voter pour le Parti québécois à cause de la charte de la laïcité. Tariq Ramadan vient tout juste de publier un second livre d’entretiens avec le célèbre philosophe français Edgar Morin intitulé L’urgence et l’essentiel (Don Quichotte). En 2005, précise le Daily Telegraph, il avait conseillé le gouvernement britannique après les attentats de Londres. En Angleterre, où Ramadan est beaucoup moins connu, ces accusations n’ont pas suscité de réaction. « Nous sommes au courant […]. Nous les prenons extrêmement au sérieux. Nous ne pouvons pas faire plus de commentaires », a simplement déclaré l’Université d’Oxford.

Partisan d’un islam rigoriste, Tariq Ramadan est connu pour ses dénonciations des rapports sexuels hors mariage. « On se marie devant Dieu et c’est devant Dieu qu’il nous est donné la possibilité de vivre une relation avec une femme », disait-il à qui voulait l’entendre. Le prédicateur critiquait aussi les hommes osant se baigner dans des piscines mixtes.

Cela faisait pourtant quelques années que des rumeurs circulaient. Dans l’hebdomadaire Marianne, la féministe Caroline Fourest (Frère Tariq, Grasset) dit avoir su depuis 2009 que Tariq Ramadan menait une double vie. « Pourtant, je n’ai pas pu l’écrire. Les faits les plus graves ne pouvaient être révélés sans preuves solides, sans qu’une victime porte plainte. » En 2009, cela ne l’avait pourtant pas empêchée de lui lancer sur un plateau de télévision : « Vous avez une conception très moraliste de la sexualité et je suppose que vous vous l’appliquez à vous-même. »

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