La Catalogne se déclare indépendante

Un garçon agitant un drapeau catalan parmi la foule réunie place San Jaume. «Aujourd’hui, c’est le début de l’indépendance», chantaient les manifestants.
Photo: Pierre-Philippe Marcou Agence France-Presse Un garçon agitant un drapeau catalan parmi la foule réunie place San Jaume. «Aujourd’hui, c’est le début de l’indépendance», chantaient les manifestants.

Après des mois de chassé-croisé, un référendum victorieux violemment réprimé par Madrid et une menace de mise sous tutelle, le clash s’est finalement produit. Vendredi, le Parlement catalan a proclamé la République de Catalogne indépendante. « Nous constituons la République catalane, comme État indépendant et souverain, de droit, démocratique et social », dit la résolution adoptée par une majorité de 70 députés contre 10. Considérant ce vote comme illégal, 53 députés ont cependant refusé de participer au scrutin et ont quitté l’hémicycle.

Vers 15 h 30, une foule paisible de plusieurs dizaines de milliers de manifestants a aussitôt éclaté de joie à Barcelone et dans les principales villes de la province. Plusieurs mairies, comme celle de Sadabell, ont commencé à décrocher les drapeaux espagnols des façades. À Barcelone, les manifestants se sont déplacés des environs du parlement à la place San Jaume, siège de la Generalitat, où ils ont manifesté jusque dans la nuit. « Aujourd’hui, c’est le début de l’indépendance », chantaient les manifestants.

Mais l’euphorie a été de courte durée. Trois quarts d’heure plus tard, le Sénat espagnol réuni à Madrid votait les pleins pouvoirs au gouvernement de Mariano Rajoy afin d’appliquer l’article 155 de la Constitution et mettre la Catalogne sous tutelle. Dans la soirée, le Conseil des ministres a destitué le président catalan, le bureau exécutif du gouvernement et le commandant des forces policières régionales (Los Mossos). Il a aussi annoncé la dissolution du Parlement et la tenue d’élections régionales le 21 décembre prochain.

Un « vol » de territoire

Dans un discours terne sans un mot dans leur langue à l’adresse des Catalans, Mariano Rajoy a déclaré que les Espagnols étaient en train de vivre « une journée triste ». Selon le président du gouvernement espagnol, la déclaration d’indépendance de la Catalogne représente « une séquestration inadmissible de la majorité des Catalans » et « un vol d’une partie du territoire espagnol ». « Nous n’avons jamais souhaité en venir là, a-t-il conclu. Nous ne pensons pas qu’il est bon de prolonger ce caractère d’exception. »

Viennent des heures pendant lesquelles il nous faudra maintenir l’élan de ce pays et le maintenir surtout sur le terrain de la paix, du civisme et de la dignité

 

Dans la journée, le procureur général a annoncé que le président catalan, le vice-président et la présidente du Parlement étaient passibles de 15 ans à 30 ans de prison pour « rébellion ». Les procédures devraient être déclenchées dès la semaine prochaine.

Peu après le vote, dans l’enceinte du parlement, Carles Puigdemont a appelé la population au calme. « Viennent des heures pendant lesquelles il nous faudra maintenir l’élan de ce pays et le maintenir surtout sur le terrain de la paix, du civisme et de la dignité », a-t-il déclaré.

Selon plusieurs observateurs, le texte exact de la déclaration d’indépendance voté vendredi n’est pas sans ambiguïtés puisqu’il affirme ouvrir la porte à « un processus constituant » pour proclamer une « République catalane ». Il faut dire qu’il est le résultat d’une longue négociation au sein de la coalition indépendantiste.

Cette déclaration « n’a rien de symbolique. La feuille de route des autorités catalanes est assez claire. Ils se sont inspirés du modèle slovène — la Slovénie est devenue indépendante en 1991. Madrid n’a pas pris la mesure de l’ampleur de la grogne en Catalogne et ils ont été pris au piège », a déclaré au Figaro la politologue Barbara Loyer.

Pas de garanties de Madrid

On sait que plusieurs élus de la formation de centre droit de Carles Puigdemont (PdCat) auraient préféré déclencher des élections. Jeudi, une déclaration du premier ministre en ce sens a d’ailleurs été annulée à la dernière minute, entraînant la démission du ministre des Entreprises, Santi Vila, un proche de l’ancien premier ministre Artur Mas.

S’il n’a pas déclenché des élections, a ensuite déclaré Carles Puigdemont, c’est faute d’avoir obtenu des garanties de Mariano Rajoy que, dans cette éventualité, la mise sous tutelle de la Catalogne serait suspendue. Selon le quotidien de Barcelone La Vanguardia, une discrète médiation du président du gouvernement basque, Iñigo Urkullu, est venue à deux doigts de convaincre le président catalan de convoquer des élections anticipées.

Le texte voté par les députés catalans dresse la feuille de route d’une future République catalane. Il affirme « la volonté d’ouvrir des négociations avec l’État espagnol, sans conditions préalables, pour établir un régime de coopération au bénéfice de toutes les parties ». Il mentionne la reconnaissance de la double nationalité, l’intégration des fonctionnaires espagnols à la fonction publique catalane, la création d’une banque centrale et l’élaboration d’une nouvelle Constitution.

Isolé sur la scène internationale

À l’étranger, l’absence de soutien à la Catalogne que l’on pouvait constater depuis plusieurs semaines s’est confirmée. Le président de l’Union européenne, Donald Tusk, a aussitôt déclaré que Bruxelles reconnaissait Madrid comme seul interlocuteur valable. Il a néanmoins discrètement mis en garde le gouvernement espagnol, l’incitant à « favoriser la force de l’argument plutôt que l’argument de la force ». La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis ont eux aussi confirmé leur soutien total à Madrid. Même l’OTAN a dit souhaiter une solution « dans le cadre constitutionnel de l’Espagne ». Seule la première ministre de l’Écosse, Nicola Sturgeon, a affirmé qu’il fallait « respecter le droit du peuple catalan de décider de son avenir ».

Dans la journée de vendredi, la mairesse de Barcelone, Ada Colau, proche du parti d’extrême gauche Podem, qui avait appelé à une médiation, a déclaré que ce qui se passait était « un désastre ». Mais elle a aussi ajouté qu’il était « toujours temps d’ouvrir le dialogue ».

Ce n’est pas la première fois que la Catalogne se déclare indépendante. Le 6 octobre 1934, du balcon du siège de la Generalitat, place Sant Jaume, le président du gouvernement autonome d’alors, Lluis Companys, avait proclamé un « État catalan dans le cadre d’une République fédérale d’Espagne ». Ce geste désespéré avait été aussitôt suivi d’une déclaration de guerre. Les affrontements firent quelques dizaines de morts.

La semaine prochaine risque de voir les indépendantistes se mobiliser pour empêcher la prise en main par Madrid de la police et des principales administrations. Alors que les manifestants continuaient à se masser autour du siège de la Generalitat, vendredi soir, quelque chose semblait indéniablement cassé entre Madrid et Barcelone, mais le feuilleton semblait loin d’être terminé.

Destitution du chef de la police catalane

Barcelone — Le gouvernement espagnol poursuivait samedi la prise de contrôle de la Catalogne avec la destitution du chef de la police, au lendemain de la déclaration d’indépendance proclamée par le parlement régional qui a provoqué la fureur de Madrid et un large rejet en Europe. Samedi matin, le drapeau espagnol continuait de flotter aux côtés du drapeau catalan sur le palais du gouvernement régional à Barcelone. Dans la ville, la nuit a été éclairée par les feux d’artifice des indépendantistes. Mais dès l’aube, la destitution du chef de la police catalane, l’emblématique Josep Lluis Trapero, déjà sous le coup d’une enquête pour « sédition », a été annoncée au journal officiel. Le document annonce aussi que le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy et sa numéro deux Soraya Saenz de Santamaria prennent directement les rênes de l’exécutif catalan, en remplacement du président indépendantiste Carles Puigdemont et de son numéro deux Oriol Junqueras, destitués vendredi soir avec leur équipe.

Agence France-Presse

5 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 octobre 2017 05 h 21

    Il fallait...

    que quelqu'un appuie la Catalogne à l'internationale...et qui l'a fait ? Une femme...
    Je suis aussi fière d'elle que je suis fière des Catalans qui ont osé...Seule Nicola Sturgeon, première ministre de l'Écosse, a affirmé qu'il fallait "respecter le droit du peuple catalan de décider de son avenir."...et, j'ajoute mon nom au sien .
    Je suis Catalane ! Visca Catalunya lliure !

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 28 octobre 2017 08 h 46

    Pas très futé el presidente Rajoy!


    Mariano Rajoy aurait pu, tout au moins, feindre «vouloir chercher le changement»!

    Le président de l’an Catalogne, Carles Puigdemont, a donné près de quatre semaines au gouvernement de Madrid pour présenter une contre proposition à l’indépendance de la Catalogne. En lieu et place, Rajoy fourvoie le peuple catalan d’une mesure de guerre!

    Mariano Rajoy aurait pu affirmer aux Catalans, comme jadis Trudeau père aux Québécois en 1980, en déclarant officiellement: «Nous voulons du changement, nous mettons nos sièges en jeu pour avoir du changement! »

    Qui sait? Si cette tromperie a fonctionné ici, elle aurait peut-être fonctionné ailleurs!

    Sait-on, par ailleurs, que le parti politique du presidente Rajoy, le Parti Populaire de droite (Pardido Popular ou PP) est aujourd’hui mêlé à un scandale lié à un réseau de corruption (Affaire Gürtel) sur le financement illégal de son parti?

    Lors de son passage devant la justice espagnole en juillet dernier, Mariano Rajoy a affirmé qu’il ne savait rien, «ne connaissait pas» le principal accusé et «ne s’occupait pas des affaires économiques» de son parti politique. Du «déjà-vu» également ici...

    Sur «l’Affaire Gürtel» voir:

    http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/07/26/fa

    • Raymond Labelle - Abonné 28 octobre 2017 13 h 10

      Rajoy aurait pu donner des garanties qu'il n'appliquerait pas la loi 155 si le gouvernement catalan acceptait de déclencher des élections anticipées au lieu de déclarer l'indépendance. Rajoy a refusé de le faire, exigeant une annulation du gouvernement catalan de sa déclaration d'indépendance, même suspendue.

      Or, le gouvernement catalan avait officiellement suspendu sa déclaration antérieure - Rajoy aurait dû comprendre que c'est le maximum que ce gouvernement pouvait faire, étant donné la fragilité de la coalition indépendantiste.

      En n'ayant pas cette exigence, en en parlant tout simplement pas - en se contentant de cette suspension, Rajoy aurait permis au gouvernement catalan de repousser la déclaration d'indépendance tout en sauvant la face.

      Avec cette exigence, Rajoy a presque forcé le gouvernement catalan à déclarer l'indépendance - c'est à se demander (ou presque pas?) si le plan de Rajoy était d'en arriver là pour justifier l'application de l'article 155.

    • Serge Lamarche - Abonné 28 octobre 2017 16 h 58

      Tout ça ressemble à un accident de train au ralenti. Comment l'arrêter sans se faire du mal?

  • Raymond Labelle - Abonné 28 octobre 2017 13 h 27

    Podemos: extrême gauche? S'ils avaient été au pouvoir, il n'y aurait pas eu cette crise.

    "Dans la journée de vendredi, la mairesse de Barcelone, Ada Colau, proche du parti d’extrême gauche Podem, qui avait appelé à une médiation, a déclaré que ce qui se passait était « un désastre »." L'article.

    Podemos n'est pas un parti d'extrême gauche. Il accepte l'ordre constitutionnel et démocratique. Il ne propose pas un renversement par la force du gouvernement.

    D'ailleurs, au moins dans ce qu'on lisait ici (Canada, Québec) sur cette crise, il n'était presque pas, ou pas du tout, mentionné que Podemos était le seul parti pan-espagnol majeur ouvert à l'idée de négocier avec le gouvernement catalan les modalités d'un référendum accepté par l'État central et le gouvernement catalan, comme les gouvernements britannique et écossais l'avaient fait pour l'Écosse.

    Une vraie consultation démocratique, bien menée, et donc on doit reconnaître le résultat - et seul Podemos l'a proposé - pas mal pour un "parti d'extrême gauche".

    Et la mairesse de Barcelone a raison, c'est un désastre: un référendum dont on ne peut être sûr qu'il représente la volonté populaire à la fois en raison du sabotage de l'État central et de l'absence de campagne du Non (tout était au tout-oui pendant la campagne boycottée par le Non) et des mesures (l'article 155) qui auraient facilement ne pas avoir été adoptées en en garantissant l'application en échange d'élections anticipées.

    Podemos est le troisième parti en nombre de sièges au Parlement espagnol - le deuxième est le PSOE avec 85, Podemos en a 71.