Catalogne: les indépendantistes au pied du mur

La Garde civile repousse des manifestants catalans en marge du scrutin référendaire, lors duquel le Oui l’a emporté à 90,18%.
Photo: Pau Barrena Agence France-Presse La Garde civile repousse des manifestants catalans en marge du scrutin référendaire, lors duquel le Oui l’a emporté à 90,18%.

Il y a aujourd’hui 83 ans, presque jour pour jour, le président catalan Lluis Companys avait proclamé unilatéralement la République catalane du balcon du palais de la Generalitat, place Sant Jaume, à Barcelone. Le nouvel État, qui souhaitait s’inscrire dans un État fédéral espagnol qui ne verra jamais le jour, dura le temps d’un feu de paille. Les membres du gouvernement furent arrêtés, l’autonomie, suspendue et plus de 5000 personnes, emprisonnées.

Emportés dans la furie de la guerre d’Espagne, les Catalans non seulement perdront leur gouvernement et leur statut d’autonomie, mais ils verront leur langue interdite pendant toute la durée de la dictature de Franco. Exilé en Bretagne, Companys fut livré aux franquistes par la Gestapo, traduit en conseil de guerre et fusillé le 15 octobre 1940 sur la colline de Montjuic au cri de « Per Catalunya ! » (« Pour la Catalogne ! »).

À 83 ans de distance, et sur un mode nettement moins violent, l’histoire est-elle en train de se répéter ? C’est ce que semble porté à croire le ministre de l’Intérieur espagnol Jorge Fernandez Diaz lorsqu’il déclare au quotidien de droite madrilène El Mundo que les leaders indépendantistes catalans « veulent nous emmener vers un autre octobre 1934 ».

Le ministre faisait cette déclaration incendiaire au moment où la Cour constitutionnelle espagnole déclarait nulle et non avenue la convocation du Parlement catalan lundi prochain. Les élus devaient y examiner les résultats du référendum violemment réprimé par Madrid qui s’est tenu le 1er octobre et, éventuellement, proclamer unilatéralement l’indépendance de cette région d’Espagne comme le prévoit la loi. La Cour, qui semble obéir au doigt et à l’oeil au gouvernement espagnol, n’a pas hésité à agir même si officiellement le Parlement n’était convoqué que pour entendre le président Carles Puigdemont et que cette déclaration unilatérale est encore loin d’être une réalité.

Quelle déclaration ?

À l’heure où plusieurs grandes entreprises ont annoncé le transfert de leur siège social hors de la Catalogne, on estime à Barcelone que le Parlement devrait se réunir quand même mardi. À moins que les élus n’en soient empêchés par les gardes civils ou que les dirigeants catalans soient arrêtés d’ici là. Ce que personne ne peut exclure dans le climat de crise qui règne ces jours-ci en Catalogne.

Tout indiquait cependant vendredi à Barcelone que, même si l’extrême gauche catalane (la CUP) milite pour une déclaration unilatérale d’indépendance (DUI), le bloc indépendantiste qui forme le gouvernement était à la recherche d’une voie mitoyenne. Une voie d’autant plus nécessaire que, selon les derniers sondages, qui ne tiennent évidemment pas lieu de référendum, seulement 40 % des Catalans soutiennent l’indépendance de leur région contre 54 % qui la désapprouvent.

« On ne sait pas ce qui va se passer mardi, dit l’historien Joan B. Culla. Mais on sait que, si l’on proclame l’indépendance, l’autonomie de la Catalogne sera immédiatement suspendue et que, possiblement, son président et son vice-président pourraient être arrêtés. Sans pour autant reculer dans notre volonté d’indépendance, il est peut-être préférable de ne pas brûler nos bateaux. »

Dans le quotidien El País, le caricaturiste El Roto dessinait vendredi un jeune Catalan drapé dans le drapeau indépendantiste. « On me dit que c’est une cape magique et que si je me lance je pourrai voler, dit-il. Mais personne ne me l’a encore démontré. » À Madrid, le président du gouvernement Mariano Rajoy n’attend que cette déclaration pour invoquer l’article 155 de la Constitution et suspendre les principales compétences de la Catalogne. Il lui suffirait pour cela d’un simple vote au Sénat, où il est majoritaire. Mais nul doute qu’en de telles circonstances, il obtiendrait facilement le soutien des socialistes (PSOE).

Capital de sympathie

Selon la très respectée chroniqueuse de La Vanguardia, l’ancienne députée Pilar Rahola, l’agressivité du gouvernement espagnol serait justement destinée à faire commettre une faute aux indépendantistes. Selon elle, la tactique de l’État consiste à aller le plus vite possible parce que, dit-elle, le temps joue en faveur de la cause catalane. « La Catalogne n’a jamais été aussi proche de faire reconnaître ses droits dans la communauté internationale », écrit la chroniqueuse, qui en veut pour preuve l’appel au dialogue lancé cette semaine par le magazine britannique The Economist, peu connu pour avoir des sympathies catalanes.

« En décrétant unilatéralement l’indépendance, nous risquerions de perdre tout le capital de sympathie accumulé, dit aussi Joan B. Culla. Il est temps de faire une pause sans nous renier pour autant. » À Barcelone, les indépendantistes modérés au sein des deux principales formations indépendantistes, PDCat et Esquerra Republicana, songent notamment à une déclaration qui reconnaîtrait la volonté d’indépendance du peuple catalan tout en proposant une formule mitoyenne, comme l’élection d’une assemblée constituante composée de représentants de la société civile. Le gouvernement catalan craint que, s’il déclenche des élections, comme le propose l’influent quotidien de Barcelone El Periodico, Madrid en profite pour interdire les partis indépendantistes. Il pourrait alors invoquer la loi adoptée en 2002 pour proscrire les partis basques proches de l’organisation terroriste ETA.

Une nation distincte

« Nous allons trouver une formule, dit Aurora Madaula. Car le mouvement indépendantiste catalan n’est pas né d’hier et il ne disparaîtra pas demain matin. » L’historienne rappelle que la Catalogne a toujours été distincte du reste de l’Espagne, et cela depuis le Moyen Âge, alors que Barcelone avait des comptoirs dans toute la Méditerranée. La chute de Barcelone en 1714 aux mains des Bourbon pourrait être comparée à la Conquête de la Nouvelle-France, à la différence que les Catalans jouissaient déjà d’une véritable autonomie dans l’empire des Habsbourg.

« Au XXe siècle, dit-elle, le nationalisme catalan a toujours été associé à la modernité, au progrès économique et aux idées républicaines, alors que Madrid était une capitale de fonctionnaires et de financiers qui régnaient sur un pays rural. D’ailleurs, aujourd’hui, en Catalogne, le nationalisme catalan n’a rien de rétrograde : est Catalan celui qui veut l’être. »

Selon l’historienne, jamais le nationalisme catalan n’a été si près du but. « C’est le rejet en 2010 par la Cour constitutionnelle de la réforme de l’autonomie catalane proposée en 2005 qui a tout précipité. C’était sans compter l’attitude intransigeante de Madrid. Aujourd’hui, le peu de loyauté que nous avions encore à l’égard de Madrid s’est évaporé. » Fait significatif, dans de nombreuses municipalités les vieilles alliances qui permettaient aux nationalistes de gouverner avec les élus socialistes sont en train de se rompre.

La maîtrise du temps

Pourtant, ailleurs en Espagne, l’indépendance de la Catalogne ne semble guère préoccuper l’opinion. Selon un sondage de la firme CIS, l’indépendance de la Catalogne n’est un sujet d’inquiétude que pour 7,8 % des Espagnols. Dimanche, des opposants à l’indépendance, dont le Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa, ont convoqué une manifestation à Barcelone censée répondre à l’immense mobilisation indépendantiste de mardi dernier. Le thème du rassemblement : « Retrouver la sérénité et le bon sens ». Vendredi en fin de journée, Carles Puigdemont recevait à la Generalitat une commission de médiation créée à l’initiative du barreau de Barcelone.

À trois jours de la convocation du Parlement catalan, de nombreux observateurs s’entendent pour dire que, jusqu’à maintenant, les indépendantistes n’ont pas vraiment commis de fautes. Reste à savoir comment ils trouveront le moyen de ne pas dilapider ce capital et, surtout, de conserver la maîtrise du temps.

À Madrid, on congédie les chroniqueurs catalans

La brutalité qui a frappé le référendum catalan a des répercussions dans le monde journalistique. Nous avons appris que l’historien Joan B. Culla, que Le Devoir a souvent interviewé sur la Catalogne, a été remercié cette semaine par le grand quotidien madrilène El País. Réputé pour sa connaissance de l’histoire politique de la Catalogne, Joan B. Culla avait prononcé une conférence à Montréal à l’invitation de l’Institut de recherche sur l’autodétermination des peuples et les indépendances nationales le 14 septembre dernier. En pleine crise politique, El País mettait ainsi fin à 33 ans de collaboration, dont 19 ans à titre de chroniqueur. La nouvelle a ébranlé cette semaine le monde journalistique catalan.

5 commentaires
  • Michel Thériault - Abonné 7 octobre 2017 08 h 45

    Le coup de la Brink’s

    “À l’heure où plusieurs grandes entreprises ont annoncé le transfert de leur siège social hors de la Catalogne…”

    Ha ha ha, ils apprennent drôlement bien ces Espagnols. Ils mettent en oeuvre les magouilles du gouvernement fédéral canadien avec les menaces de transfert de sièges sociaux. Leur feront-ils aussi le “coup de la Brink’s” ?

    J’espère que, contrairement à nous, les Catalans ne seront pas aussi pleutres et ne se laisseront pas impressionner.

    • Marc Tremblay - Abonné 7 octobre 2017 14 h 22

      Les Catalans, parfaitement conscients que la Catalogne est le moteur économique de l'Espagne, ne se laisseront pas impressionner par le terrorisme économique.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 7 octobre 2017 09 h 27

    La loi impérialiste du plus fort

    Cette semaine, j'étais absent du Québec et, hier soir, j'ai fait le tour des textes sur les événements en Catalogne.

    J'ai été scandalisé des commentaires et analyses de plusieurs sur la question de la légalité. Pour eux, si ce n'est pas légal, ça ne vaut rien. L'auto-détermination d'un peuple n'est possible que si elle est légale.

    Si l'on suit ce raisonnnement, les années de dictature de Franco étaient légales, le rejet en 2010 de la réforme était légal, l'attitude du gouvernement espagnol actuel est légal. Si c'est légal, c'est bon.

    De l'autre côté, les revendications multi-séculaires du peuple catalan, sa quête exprimée de retrouver son auto-détermination, n'est pas légale parce que le royaume impérialiste d'Espagne l'interdit. Comme si ce gouvernement d'extrème droite, et tous les autres qui l'ont précédé, étaient infaillibles et au dessus de tout.

    Comme une autre institution, l'Église catholique avec son pape, qui, elle aussi se proclame infaillible, malgré toutes ses exactions, y compris l'Inquisition espagnole (tiens donc!).

    Si ces commentateurs se réclament de la Science du Droit pour résoudre cette crise, je trouve que Rabelais avait bien raison quand il disait : «Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.»

    J'ajoute que l'attitude actuelle de la France devant tout ça ne fait pas honneur à ce penseur qui a inspiré l'humanité.

    • Gaetane Derome - Abonnée 8 octobre 2017 02 h 39

      Bien dit,M.Marcoux!

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 octobre 2017 23 h 44

    Dites-moi pas ...

    que vous croyez encore aux sondages...?
    On peut "faire dire" et, dire... n'importe quoi dans un sondage...!
    C'est le commanditaire, qui est aussi le demandeur, qui exerce son hégémonie.
    De la foutaise...les sondages.
    Il n'y a rien de scientifique dans un sondage. Une cartomancienne saurait faire autant.