Catalogne: sous pression, les entreprises passent à l’offensive

La catalane CaixaBank est la troisième banque espagnole.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La catalane CaixaBank est la troisième banque espagnole.

Madrid — Après l’arme judiciaire, l’arme économique est entrée en lice de plein fouet dans la crise en Catalogne, où les entreprises, grandes banques en tête, commencent à s’éloigner de la région, encouragées par Madrid.

 

Le coup le plus dur est arrivé vendredi soir, lorsque la prestigieuse et influente CaixaBank, troisième banque espagnole, a annoncé le transfert de son siège social de Barcelone à Valence, arguant « de la situation politique et sociale actuelle » en Catalogne, où les autorités pourraient déclarer unilatéralement l’indépendance.

 

La décision, prise par le conseil d’administration, a été facilitée par un décret adopté dans la matinée par le gouvernement central espagnol, qui dispense les entreprises de réunir en sus une assemblée générale d’actionnaires pour ce type de procédure.

 

« Les politiques irresponsables » de l’exécutif catalan « provoquent des alarmes, des inquiétudes, c’est le pire qui puisse arriver dans le monde de l’entreprise », a accusé le ministre de l’Economie Luis de Guindos à la sortie du Conseil des ministres.

 

L’objectif de CaixaBank est de rester dans la zone euro en cas de déclaration unilatérale d’indépendance de la Catalogne, afin de conserver sa source de financement auprès de la Banque centrale européenne (BCE).

 

La banque explique aussi vouloir « préserver l’intégrité des dépôts de [ses] clients », alors que la société a été confrontée ces derniers jours à des retraits d’argent de la part de ses clients dont l’ampleur est encore inconnue mais qui commençaient à susciter des craintes de panique bancaire.

 

« La haute finance catalane, en coordination avec le gouvernement central, a commencé à mettre en marche son déménagement symbolique. C’est un tsunami qui déferle sur la déclaration d’indépendance unilatérale » , analyse Manel Perez dans le grand quotidien catalan La Vanguardia.

 

Jeudi, Banco de Sabadell avait déjà annoncé le transfert de son siège à Alicante, précisant qu’aucun mouvement de personnel n’était prévu, tout comme à la Caixa.

 

Le transfert doit aussi leur permettre de continuer à payer leurs impôts à Madrid, et non au Trésor d’une éventuelle Catalogne indépendante.

 

« Il s’agit d’un changement de siège plus cosmétique que réel [...] Il est évident qu’il s’agit d’un mouvement pour calmer l’incertitude du marché financier et des clients », écrit Juan Fernando Robles, professeur de l’école de commerce CEF, dans le quotidien El Economista.

 

Les banques catalanes, qui font les gros titres depuis lundi sur fond de dégringolade boursière, redoutent une fuite de leurs clients.

 

Le gérant d’une agence de CaixaBank a confirmé à l’AFP sous couvert d’anonymat que certains particuliers ont effectué des retraits, par peur de perdre leur argent, ou par colère contre les indépendantistes.

 

« Il y a deux semaines, j’ai commencé à m’inquiéter et j’ai pensé à retirer mon argent de Sabadell mais maintenant qu’ils sont partis à Alicante, je me sens bien plus en sécurité », explique à l’AFP Tamara Diez Otero, 36 ans, agent immobilier qui détient un compte dans une agence barcelonaise de Sabadell.

 

Robert Tornabell, spécialiste des banques à l’école de commerce catalane Esade, confirme qu’il y a effectivement eu des retraits « mais pas de grosse sommes, il n’y a pas eu de panique » pour le moment.

 

Néanmoins, face aux préoccupations montantes, les banques « n’ont pas d’autre choix » que de changer de siège social.

 

« En le faisant elles enclenchent une pression très forte, car les indépendantistes avaient promis qu’aucune entreprise ne partirait », analyse M. Tornabell.

 

Les Catalans « ont vu les oreilles du loup [...] ils se rendent compte que [le gouvernement catalan] leur ment », a affirmé Carlos Carrizosa, l’un des portes-parole de Ciudadanos, parti libéral allié du gouvernement de Madrid.

 

Un choc d’autant plus important que le départ des banques risque d’entraîner dans son sillage leurs filiales, et autres assureurs et sociétés immobilières.

 

Hors du secteur bancaire, la fébrilité est tout aussi grande. Le groupe gazier Gas Natural a officialisé son transfert de domicile social à Madrid, tandis que le PDG de Freixenet, n° 1 mondial du cava (vin mousseux) annonçait lui aussi envisager un départ.

 

Des entreprises plus petites ont déjà sauté le pas, comme Oryzon ou Dogi. « Depuis plusieurs mois, les grandes fortunes catalanes transfèrent de l’argent vers Madrid et Valence » par crainte d’une indépendance, affirme par ailleurs M. Tornabell.

 

Le Fonds monétaire international (FMI) a estimé vendredi que « les tensions et l’incertitude » en Catalogne pourraient « peser sur la confiance et les décisions d’investissement » en Espagne.

Une grande banque catalane songe à déménager

Des médias espagnols rapportent que les dirigeants de l’une des plus grandes banques de la Catalogne réfléchiront, jeudi, à la possibilité de relocaliser son siège social à l’extérieur de la région, au moment où les autorités séparatistes ont promis d’aller de l’avant avec une déclaration d’indépendance dès la semaine prochaine.

 

L’agence de presse Europa Press rapporte que le conseil d’administration de la banque Sabadell discutera de cette option jeudi après-midi, afin de s’assurer de demeurer dans le cadre légal de la Banque centrale européenne.

 

Europa Press ajoute que Madrid, Alicante et Oviedo font partie des destinations envisagées pour le nouveau siège social, même si les services centraux de la banque demeureraient à Barcelone.

 

La banque Sabadell n’a pu être jointe pour commenter.

 

Le titre de la banque, dont la valeur a chuté au cours des derniers jours, a repris du galon avec les spéculations, jeudi.

4 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 5 octobre 2017 10 h 24

    On nous l'a déjà fait ce coup.

    Chez-nous au Québec, c'était la Brinks et puis la SunLife qui sont revenus en courant car l'argnt n'a pas d'odeur pour eux.Ne cedez pas à cette peur amis catalans

  • Nicole Delisle - Abonné 5 octobre 2017 13 h 30

    L'Espagne s'enlise dans la crise au lieu de la régler!

    La force du dialogue sincère et de la recherche de l'harmonie demeurent la solution. Mais Madrid préfère que la crise s'éternise avec le risque d'une effroyable conclusion. Plus le gouvernement espagnol se cache derrière son argument de la constitution, plus il fait grandir le sentiment d'indépendance du peuple catalan. On ne peut contrer indéfiniment l'espoir d'un peuple de prendre son envol, puisqu'il n'y voit là que la solution à un déni de Madrid de considérer leurs aspirations à l'intérieur du grand pays. Plus Madrid leur mettra des bâtons dans les roues et plus la ferveur nationaliste montera. Tactique plus que maladroite, inconsciente et incompétente qui les perdra
    dans cet affrontement. Écouter, dialoguer, faire des compromis, pour le bonheur de tous les citoyens, voilà, la route à suivre! Ce gouvernement doit faire marche arrière
    et arrêter d'utiliser la violence et les coups de matraque de force avant d'entraîner le pays dans une guerre civile.

  • Claude Bariteau - Abonné 5 octobre 2017 14 h 36

    L'Espagne agit comme la Grande-Bretagne au Bas-Canada

    En 1836, la Grande-Bretagne, face à un vote nettement majoritairement des parlementaires du Bas-Canada au sein de l'Assemblée législative, a suspendu le parlement et a pris les rênes en nommant les membres du Conseil spécial pour assurer l'intégration du Bas-Canada au Canada-Uni après avoir écrasé avec son armée et ses alliés locaux (notablres francophones, hommes d'affaires et gestionnaires britanniques ainsi que Loyalistes venus des États-Unis) lespromoteurs d'une révision du régime parlementaire.

    Ce qui s'annonce en Catalogne est du même ordre. Il ne manque qu'une provocation de la part de l'Espagne pour déclencher une répression militaire. Tout est cependant en place pour la répression. Aussi importe-t-il que des membres de l'UE entrent en scène rapidement pour empêcher une escalade recherchée par Madrid, son roi et le chef d'un parti moribond, Mariano Rajoy.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 octobre 2017 19 h 14

      Mais je comprends mal ....."il ne manque qu'une provocation de la part de l'Espagne pour....etc etc."