Le ministre de l'Éducation français Jean-Michel Blanquer veut revenir à une école des savoirs et de la transmission

Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron ont visité lundi une école de Forbach, dans l’est de la France.
Photo: Philippe Wojazer Agence France-Presse Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron ont visité lundi une école de Forbach, dans l’est de la France.

Il y a une éternité qu’on n’avait pas vu ça. Un ministre de l’Éducation qui ne brandit pas de grande réforme globale de l’école, qui ne veut pas tout chambouler et ne prétend pas avoir trouvé de recette miracle. Homme discret et compétent, Jean-Michel Blanquer est pourtant la vedette de cette rentrée scolaire en France. Fait rare pour un ministre de l’Éducation, il est sur tous les plateaux de télévision et donne des entrevues dans la presse. Tout cela pour véhiculer un message étonnant : le retour à une école fondée sur les savoirs plutôt que sur les recettes pédagogiques.

Depuis sa nomination, ce spécialiste de l’Amérique latine devenu haut fonctionnaire trace son chemin loin des déclarations médiatiques et tonitruantes. Sitôt nommé, à la fin de l’année dernière, il a fait distribuer des recueils de fables de La Fontaine à 150 000 élèves de la fin du primaire. À ceux qui ironisaient sur ce choix en invoquant la modernité, il a répliqué rien de moins qu’ils étaient de « faux modernes » et que La Fontaine était « éternel ».

Cette rentrée, le ministre l’a voulue en musique. Partout, les chorales ont été réquisitionnées. Ici un concert de violons dans la cour d’école, là un orchestre de jazz dans le gymnase. Le ministère de la Culture a même mobilisé la maîtrise de Radio France et l’orchestre Démos de la philharmonie de Paris, qui se sont respectivement produits à Bondy et à Mulhouse.

La fin du « pédagogisme » ?

Derrière ces initiatives en apparence anodines, le nouveau ministre manifeste une conception claire de l’éducation. Conception qu’il a d’ailleurs formulée dans un livre (L’école de demain. Propositions pour une éducation nationale rénovée, Odile Jacob) et qu’il avait eu l’occasion de mettre en pratique pendant deux ans alors qu’il était recteur de l’Académie de Créteil.

En gros, le ministre veut revenir à une école des savoirs et de la transmission. Sans critiquer formellement le « pédagogisme », il estime que de graves erreurs ont été commises en son nom. Deux idées ont fait des dégâts, disait-il cette semaine dans Le Figaro. Le premier a consisté « à importer dans les premiers apprentissages des concepts pertinents pour l’enseignement supérieur. Ils apparaissent comme un jargon en grammaire par exemple. Alors qu’un grand principe de pédagogie est d’aller du plus simple au plus complexe ». On pense évidemment au vocabulaire de la grammaire largement pratiqué au Québec.

Une autre dérive, dit-il « a été de considérer que l’élève peut construire son savoir. Alors que l’on a d’abord besoin de transmettre des bases. On comprend la bonne volonté qu’il y a eue derrière les deux démarches mais elles ont été des erreurs que nous payons encore aujourd’hui ».

L’homme dit s’appuyer notamment sur les plus récentes découvertes des neurosciences pour défendre la bonne vieille méthode d’apprentissage syllabique. Citant les recherches du neurobiologue français Jean-Pierre Changeux, il affirme que l’apprentissage de la lecture exige dès le début un enseignement explicite du corpus alphabétique et une progression rationnelle. C’est aussi en s’appuyant sur les découvertes de la science qu’il veut redonner ses lettres de noblesse au par coeur. Certains apprentissages, comme le calcul, la grammaire et l’orthographe, dit-il, doivent absolument être faits très tôt.

Peu appliquée en France, la méthode dite globale, qui s’appuyait sur la reconnaissance visuelle des mots sans déchiffrage syllabique, n’est plus enseignée nulle part dans son intégralité. Mais le ministre s’inquiète des méthodes dites mixtes. « Si méthode mixte signifie décodage et sens, c’est en effet ce qu’il faut. En revanche, si méthode mixte signifie mélange des méthodes globale et syllabique, c’est absurde. Mélanger du vin et du vinaigre ne fait jamais un bon vin. »

Retour du redoublement

L’ancienne ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem n’a pas caché son mécontentement de voir lui succéder un ministre qui s’applique à déconstruire plusieurs de ses réformes. Ainsi Jean-Michel Blanquer a-t-il restauré les filières d’excellence « bilangues » (français-allemand) que la ministre avait supprimées sous prétexte de combattre l’élitisme. Même chose pour les cours de latin et de grec, que Blanquer entend réintroduire et même élargir. De même a-t-il levé l’interdiction du redoublement décrétée par son prédécesseur. « Il n’est pas normal d’interdire le redoublement, dit-il. Il y a quelque chose d’absurde à laisser passer de classe en classe des élèves accumulant les retards. »

Pour offrir de meilleures conditions aux élèves en difficulté, en campagne, Emmanuel Macron avait proposé de diviser par deux le nombre d’élèves des classes des premières années du primaire dans les quartiers les plus défavorisés. Un « gadget » jugé impraticable et inutile selon plusieurs, mais que le ministre a commencé à mettre en pratique dans certaines banlieues, du moins pour les cours de français et de mathématiques. Le ministre a d’ailleurs annoncé une augmentation de 1,2 milliard d’euros (1,8 milliard $CAN) du budget du ministère.

Depuis plusieurs semaines, les syndicats de gauche dénoncent un ministre « conservateur ». Ils s’inquiètent tout particulièrement de l’objectif affiché par Emmanuel Macron, qui veut donner plus d’autonomie aux établissements. Une façon selon eux de faire « une école à deux vitesses ». Pourtant, à gauche comme à droite, nombreux sont aussi ceux qui applaudissent.

L’historien de gauche Jacques Julliard, éditorialiste à Marianne, salue le choix d’une école qui se veut d’abord « un instrument de diffusion du savoir et de la culture » et non plus d’abord « de réduction des inégalités sociales », ce qu’elle ne saurait être, dit-il. Le ministre, lui, dit vouloir se tenir loin de ces controverses idéologiques. « Certains me qualifient parfois de conservateur en caricaturant mon propos, dit-il. Si c’est être conservateur que de vouloir rehausser le niveau, si c’est être conservateur que de promouvoir la culture générale, si c’est être conservateur que de proposer des évaluations constructives aux élèves et aux enseignants, alors je crois que 95 % des Français sont conservateurs ! »

5 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 6 septembre 2017 09 h 18

    Pour une fois qu'un ministre de l'éducation ne parle pas la langue de bois.

    Il faut espérer que notre ministre de l'éducation, surtout le prochain, parlera le même language!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 septembre 2017 09 h 30

    Un article qui fait grand plaisir à lire

    Bravo !

  • Monique Proulx Désy - Abonnée 6 septembre 2017 10 h 07

    Ça fait du bien!

    Ce ministre de l'éducation me fait réviser mon point de vue sur Macron. Enfin quelqu'un qui parle franc et qui fait preuve de gros bon sens. Merci. À suivre. Et à imiter chez nous!

  • Pierre Robineault - Abonné 6 septembre 2017 11 h 48

    Facile

    Facile à dire donc facile à applaudir. Sauf qu'effectivement, le parler franc rend la pensée d'un ministre plus facile à lire et surtout compréhensiblement.
    Une question toutefois à ceux et celles qui applausissent spontanément: devra-t-on parler dorénavant d'un Ministère du Savoir plutôt que d'un Ministère de l'Éducation?

  • Bernard Terreault - Abonné 6 septembre 2017 12 h 49

    Je vois

    qu'en France on a à peu près les mêmes débats qu'ici. Pourtant, quand j'y avais séjouré en 1982-83, il m'avait semblé que la pédagogie y était beaucoup plus traditionnelle et que mes deux enfants au primaire y avaient appris autant en un an qu'ici en deux.