Le Pen choque sur le rôle de la France pendant l’occupation nazie

Marine Le Pen juge que la France n’était «pas responsable» de la rafle du Vél’ d’Hiv, en 1942 à Paris.
Photo: Benjamin Cremel Agence France-Presse Marine Le Pen juge que la France n’était «pas responsable» de la rafle du Vél’ d’Hiv, en 1942 à Paris.

La candidate d’extrême droite Marine Le Pen a choqué en jugeant que la France n’est pas « responsable » d’une rafle de juifs sous l’occupation nazie alors que la campagne présidentielle entre lundi dans sa dernière ligne droite.

En tête des intentions de vote pour le premier tour le 23 avril, au coude à coude avec le centriste Emmanuel Macron, la candidate des « patriotes » a renoué avec le « refus de repentance », un thème cher aux dogmes traditionnels du Front national.

Marine Le Pen, qui s’efforce de lisser l’image sulfureuse de son parti longtemps alimentée par les propos antisémites et révisionnistes de son père, Jean-Marie Le Pen, s’est attiré les foudres de ses concurrents de tous bords, d’associations juives et d’Israël.

« Je pense que la France n’est pas responsable du Vél’ d’Hiv » à Paris — la plus grande arrestation massive de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en France —, a estimé dimanche la dirigeante de ce parti en constante progression depuis qu’elle en a pris la tête en 2011.

« Je pense que, de manière générale, plus généralement d’ailleurs, s’il y a des responsables, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ce n’est pas LA France », a-t-elle poursuivi lors d’une émission.

En juillet 1942, plus de 13 000 juifs avaient été arrêtés à la demande des nazis et sur ordre du pouvoir français en place pendant l’occupation. Parqués au Vélodrome d’Hiver, ils avaient été ensuite acheminés dans les camps d’extermination nazis.

La responsabilité de cette rafle a pendant des décennies été attribuée aux responsables politiques de l’époque, non à l’État. Ce n’est qu’en 1995 que le président de droite Jacques Chirac a affirmé reconnaître la responsabilité de la France. Depuis, aucun président n’a remis en cause cette position, l’actuel président socialiste François Hollande évoquant un « crime commis en France par la France ».

L’héritage de son père

Pour l’historien Nicolas Lebourg, Marine Le Pen « cherche à se démarquer de nouveau comme candidate antisystème » dans un contexte où les sondages la placent en tête « depuis longtemps, mais sans évolution ».

Fait inédit en France, le nombre d’indécis, un électeur sur trois, n’a jamais été aussi fort à moins de deux semaines du vote, et tous les candidats cherchent à mobiliser cette frange électorale.

Les Français sont très attentifs à l’idée qu’il ne faut pas passer son temps à s’excuser pour le passé

 

Selon le politologue Bruno Jeanbart, Marine Le Pen, qui a qualifié les chambres à gaz de « summum de la barbarie » en 2011, avait toutefois « jusque-là toujours hésité, refusé le débat » sur le passé de la France. Or, selon lui, « les Français sont très attentifs à l’idée qu’il ne faut pas passer son temps à s’excuser pour le passé ».

En février, Emmanuel Macron avait provoqué une polémique en qualifiant la colonisation française de « crime contre l’humanité », le contraignant ensuite à atténuer sa déclaration. Le centriste a qualifié lundi la déclaration de Marine Le Pen de « faute politique et historique lourde ».

Plusieurs voix s’élevaient aussi pour souligner l’héritage de son père, plusieurs fois condamné pour ses propos liés à la Seconde Guerre mondiale, notamment sa déclaration sur les chambres à gaz : « détail de l’Histoire ».

Des associations juives de France ont dénoncé « le révisionnisme » de la candidate.

« Marine Le Pen assume tout l’héritage de son père […]. Si certains étaient tentés d’oublier ces évidences, séduits par le ripolinage médiatique de la “dédiabolisation”, la présidente du FN s’est elle-même chargée de les rappeler [dimanche] », a estimé le député de droite Jean-François Copé.

Elle « n’aime pas l’Histoire, je pense qu’elle l’arrange », a commenté le candidat socialiste Benoît Hamon.

« La vérité, c’est que le Vél’ d’Hiv a été un crime commis par l’État français », a affirmé le candidat de droite François Fillon.

Israël, dont la politique officielle est de n’avoir aucun contact avec le FN, accusé d’antisémitisme, a pour sa part condamné une déclaration « contraire à la vérité historique telle qu’elle a été exprimée par les déclarations des présidents de France ».

Face au tollé, Marine Le Pen s’est dite lundi « indignée par cette opération d’instrumentalisation politique », en rappelant que sa position était aussi celle du général de Gaulle et du socialiste François Mitterrand.

 
4 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Inscrit 10 avril 2017 15 h 05

    Marine le Pen a raison sur le fond.

    En 1945, le gouvernement provisoire de la République française a statué que le gouvernement de Vichy, qui a géré le territoire de la France métropolitaine sous l'Occupation, n'a jamais eu la moindre légitimité et que par conséquent, toutes les actions entamées par lui et les lois adoptées sous son règne étaient nulles et caduques.

    En d'autres termes, le gouvernement de Vichy n'était pas la France et la Troisième République, par le biais de la France Libre, n'avait jamais cessé d'exister entre la Débâcle et la Libération.

    La France n'a donc pas à s'excuser pour les actes et les crimes commis durant la guerre pendant l'Occupation pour la bonne et simple raison qu'elle ne les a pas commis. Le faire, comme le semblent suggérer les Fillon, Hamon et autres Macron, revient à légitimer le régime de Vichy et ses actions, dont la France actuelle serait en quelque sorte une héritière honteuse.

    Marine le Pen ne fait que rappeler ce fait; ce sont ses adversaires qui font du révisionnisme à la petite semaine en faisant dans l'amalgame grossier et la culpabilisation à outrance. Il faudrait bien un jour que cela cesse pour le bien de tous les Français.

    • Gilles Théberge - Abonné 11 avril 2017 05 h 22

      Oui mais, tous ceux qui aboient sur la soit disant dangerosité de Marine LePen ne vont pas l'admettre.

      Pour ce qui est d'ici, radio Canada n'est pas en reste, et les jounaux non plus.

      Marine, mais c'est le mal absolu!

    • Pierre Masse - Inscrit 11 avril 2017 07 h 23

      Pour utiliser le même argument, cette rhétorique a été réduite depuis lors par des gouvernements français légitimes. Les excuses de la France ont déjà été faites depuis la prise de conscience dûe au procès Papon et vous n'y pouvez rien changer.

    • Philippe Mottet - Abonné 11 avril 2017 08 h 32

      Il me semble que vous avez plutôt raison - et Marine avec vous - sur la forme, et non sur le fond. Quand on invoque des technicalités juridico-politiques (la légitimité de Vichy, remise en question par le gouvernement suivant - évidemment - à la fin de la guerre), on passe à côté de l'essentiel : cette rafle, comme tant d'autres, s'est passée sur le territoire français, et il est naturel que les Français en éprouvent de la honte. Le fond, il est là, à mon humble avis. Les pensionnats et les réserves autochtones ont été mis sur pied par l'Église et le gouvernement canadien (gouvernement que je ne reconnais pas depuis 1759), il n'en demeure pas moins que ces pensionnats et ces réserves font partie intégrante de la douloureuse mémoire des Canadiens et des Québécois. Enfin, il me semble que c'est Le Pen qui fait du capital politique en insistant sur un détail technique afin de donner l'image d'une France forte - et pure : sans implication aucune dans la Shoah.