La vraie nature de Marine Le Pen

Mme Le Pen a visité la Foire du Trône de Paris dans le cadre de sa campagne présidentielle, vendredi.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Mme Le Pen a visité la Foire du Trône de Paris dans le cadre de sa campagne présidentielle, vendredi.

Mardi soir, sur le plateau de télévision où avaient pris place les 11 candidats à l’élection présidentielle française, Marine Le Pen semblait souvent étonnée des extravagances des petits candidats qui participaient à ce débat. Sur l’Europe, elle n’a pas été la plus virulente. L’un d’eux, François Asselineau, lui a même reproché de vouloir négocier avec Bruxelles avant de déclencher un référendum sur le « frexit ». De l’immigration, elle n’a pratiquement pas parlé. Face à une demi-douzaine de candidats qui disaient vouloir combattre les élites, la présidente du Front national avait soudain l’allure d’un candidat presque normal. Autrement dit, d’un candidat du « système ».

« En une soirée, la présidente du Front national a perdu sa spécificité : elle n’a plus le monopole de la radicalité et du peuple, qu’elle prétendait imposer », écrit Le Monde. Serait-ce la rançon de la gloire et le résultat de la stratégie de dédiabolisation conduite par Marine Le Pen depuis son accession à la présidence du FN en janvier 2011 ? Jamais, dans une élection présidentielle, le FN n’a occupé une place aussi centrale. Depuis des mois, les sondages le mettent en tête du premier tour et lui prédisent même des scores d’au moins 40 % au second. Bien loin des 17,79 % qu’avait obtenus son père en 2002.

La normalisation semble telle que, dans le journal La Croix, l’écrivain de droite Denis Tillinac se demandait « vers quel horizon politique Marine pilote-t-elle son destroyer ? Serait-elle tout simplement “libertaire” à l’instar des bobos de sa génération ? » Et l’écrivain de se demander : « Le marinisme est-il un surgeon du boulangisme ? Une bouture du bonapartisme ? Mystère. En tout cas, les médias ne qualifient plus son parti de “fasciste”, à l’exception de quelques archéos inconsolables du Libé de la haute époque. »

Évolution réelle ou simple mystification ? Parmi ceux qui croient qu’il s’agit d’abord d’une stratégie de camouflage, on trouve le philosophe Michel Eltchaninoff, qui vient de publier Dans la tête de Marine Le Pen (Actes Sud). Cette analyse largement psychologique estime que le nouveau discours du Front national est d’abord une façade destinée à convaincre que « nous ne sommes pas la peste brune ». Il y a quelques mois, on a même vu la présidente du FN critiquer Nicolas Sarkozy qui voulait assigner à résidence toutes les personnes fichées S par les services de renseignement.

En une soirée, la présidente du Front national a perdu sa spécificité: elle n’a plus le monopole de la radicalité et du peuple, qu’elle prétendait imposer

Évoluer

Pour Eltchaninoff, qui ne nie pas que Marine Le Pen a profondément transformé son parti, il s’agit essentiellement d’une « stratégie de séduction » destinée à dissimuler qu’elle est l’héritière d’un parti xénophobe et antisémite. La présidente utiliserait même « un langage codé », dit-il, pour dissimuler son racisme. Il lui suffirait de prononcer les noms de Dominique Strauss-Kahn, Goldman Sachs ou Jacques Attali (tous juifs) pour faire un clin d’oeil à l’antisémitisme. C’est ce que le philosophe appelle des « signaux sémantiques ».

Pour une grande partie de la gauche, l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN en 2011 n’aurait été qu’une simple manoeuvre de diversion modifiant certes le discours du FN, mais pas son programme fondamental. Voilà ce que remet radicalement en question la socialiste Sarah Proust, auteure d’Apprendre de ses erreurs, la gauche face au Front national (Fondation Jean Jaurès). Cette élue socialiste adjointe au maire du XVIIIe arrondissement de Paris a créé un petit émoi à gauche en osant affirmer que depuis trente ans, la gauche s’était trompée.

« Je regrette d’avoir dit que le FN n’avait pas changé, a-t-elle déclaré dans un colloque tenu la semaine dernière à l’Institut Jean Jaurès, lié au Parti socialiste. Marine Le Pen a fermé la parenthèse des années trente et de la guerre d’Algérie. Il ne faut plus parler de fascisme. C’est faux. La filiation des années trente est fausse. D’ailleurs, ses militants ne s’y reconnaissent pas. » Pour Sarah Proust, associer le FN au fascisme et à un parti néonazi comme cela est encore courant à gauche relève de l’aveuglement pur et simple.

Cette ancienne militante antiraciste fait remonter l’évolution du FN à la scission avec Bruno Mégret en 1998. Ce dernier voulait alors rapprocher le FN de la droite française. La qualification du parti au second tour de l’élection de 2002 prouvera que cette évolution était possible et même souhaitable. Et c’est Marine Le Pen qui la matérialisera. Selon Sarah Proust, le FN s’inscrit plutôt dans le sillon de mouvements nationalistes, comme le boulangisme qui a marqué la fin du XIXe siècle. En s’enfermant dans un discours erroné, la gauche n’a fait que favoriser la progression du FN, dit-elle. Une erreur qu’elle a aggravée en lui abandonnant les thèmes de l’identité, de la souveraineté et de la laïcité, ajoute-t-elle.

Cette analyse rejoint celle d’un chercheur comme Sylvain Crépon, de la Fondation Jean Jaurès, qui dénonce depuis longtemps la « mythologie antifasciste développée dans les années 1980 » à l’égard du FN. Selon lui, « la gauche a oublié que sa vocation première était de défendre les classes populaires ». Elle a même fait de la lutte contre le FN et l’extrême droite « une ressource de mobilisation pour la gauche » en « abandonnant l’universalisme républicain » au profit d’une « apologie de la différence ».

Dans le débat à l’Institut Jean Jaurès, un participant a d’ailleurs affirmé que, si cette analyse fut d’abord une erreur, « trente ans plus tard, elle était devenue une faute ». Une faute dont la gauche n’a visiblement pas encore tiré toutes les leçons.

10 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 8 avril 2017 05 h 57

    Venant du "Monde" cette critique n'est pas étonnante, ni imprévisible, ni rien de tel.mil n'e restera plus rien le lendemain de l'élection...

  • André Savard - Abonné 8 avril 2017 09 h 04

    Le point de vue journalistique

    Le point de vue de la gauche française face au Front National fut carrément celui de la classe journalistique québécoise. Toutes ses dernières années les journalistes québécois dans leur ensemble se dérobèrent à l'exigence d'analyser. Jean-Françaois Nadeau présenta dans une chronique le Front National comme "les professeurs de haine". Anne-Marie Dussault fit porter son interview avec Marine Le Pen striictement sur la dédiabolisation du Front National comme si la volonté politique de Marine Le Pen se limitait à cacher la peste brune. La classe jornalistique québécoise semble croire que communautarisme et humanisme intégral sont des synonymes. Comme la gauche française, le journalisme québécois dans son ensemble au lieu d'aller à la rencontre du phénomène, relever des causes comme le sentiment de dépossession résultannt de l'amoindrissement de la souveraineté nationale, se contentait de battage antifasciste. Espérons que nous aurons enfin droit à du vrai travail. Tous ces journalistes qui comme la gauche franâise se prennent pour des moralistes éreintant Hitler devraient faire l'effort de voir ce qui est sous leur nez.
    André Savard

  • Richard Olivier - Inscrit 8 avril 2017 09 h 17

    La Martine Oellet européenne

    Discréditer celle qui a un projet contre l`establisment et redonner au peuple sa dignité.
    La mondialisation est juste bonne pour les financiers, les banques et les multinationales.
    Rien de bon pour les Nation, les travailleurs qui reculent en salaires et en services de l`État.
    La mondialisation = perte de la fierté nationale de la Nation.

    En bon français, la Tour de Babel pour les nuls.

    • Serge Bouchard - Abonné 8 avril 2017 12 h 39

      Le nationalisme c'est la guerre. (François Mitterand)

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 8 avril 2017 15 h 18

      Serge Bouchard

      Créateur du PS, il n'y a rien d'étonnant que Mitterand ait étiqueté ainsi le nationalisme.
      Moi je préfère l'Europe des Nations de de Gaulle.

    • François Laforest - Abonné 8 avril 2017 16 h 31

      "Le nationalisme c'est la guerre. (François Mitterand)"
      Cette pensée était largement celle de Pierre Trudeau. Pourtant, paradoxalement, il a soutenu et favorisé un nationalisme canadien fort avec le bilinguisme ainsi qu'une base culturelle distincte des États-uniens. Cette vision dépourvue de base tangible fut un échec. En ce sens de Gaulle avec le concept de l'Europe des Nations fait office de visionnaire.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 8 avril 2017 12 h 16

    Politiquement perdus

    Être résolument de gauche et ne plus se reconnaitre dans les partis de gauche, c'est peut-être essentiellement ça, être un orphelin politique.

    Cette situation dans laquelle un nombre de plus en plus grand d'électeurs se trouvent les déboussole complètement. Je suis parfaitement d'accord avec M. Sylvain Crépon lorsqu'il dit que « la gauche a oublié que sa vocation première était de défendre les classes populaires ».

    Elle s'est même plutôt laissé persuader par le système qu'il n'y avait plus de classe sociale, plus de lutte des classes, puisque la gauche politique elle-même pouvait se retrouver autour de la table à déguster du bon caviar.

    Alors il lui fallait un nouveau créneau, un nouveau discours... C'est pourquoi, en France, elle a fait de la lutte contre le FN et l’extrême droite « une ressource de mobilisation pour la gauche » en « abandonnant l’universalisme républicain » au profit d’une « apologie de la différence ».

    On s'y reconnait aussi au Québec, comme aux États-Unis. Complètement désarçonné, le petit peuple de la classe moyenne et des gagne-petit, celui à qui s'adressent aujourd'hui les opportunistes populistes, ne sait plus vers qui se tourner pour être entendu et ne se laisse guère impressionner par les auréolés du multiculturalisme...

    Le capitalisme est sorti grand vainqueur de la guerre froide, les tensions politiques gauche-droite qui contribuaient à un certain équilibre se sont affaissées et, dans ce jeu de vilains, les peuples sont de plus en plus perdus.

    La belle affaire! Leur division fait la force du tiers de un pour cent de ceux qui, dans les sociétés occidentales, se croient des droits inaliénables sur toutes les richesses de la planète, qui sont prêt à tout compromettre pour se maintenir au sommet et qui nous débectent à longueur de jours, de mois et d'années de pieux discours contre les Bachar Al Assad de ce monde.

    Nos élites politiques sont pourries jusqu'à la moelle et nous ne savons pas quoi faire pour nous en débar

    • Jean-Marc Cormier - Abonné 8 avril 2017 14 h 55

      débarrasser.

  • Rodrigo J. Mendoza T. - Abonné 8 avril 2017 14 h 11

    Toile de fond

    La globalisation de l'économie a frappé la classe travailleuse du premier monde, notamment par le départ des industries, mais aussi par l'arrivée des immigrants qui fuient la pauvreté, la dictature ou la guerre. Tout cela a amélioré l'acceptabilité des discours nationalistes et identitaires, en France et ailleurs, et relativisé l'universalisme du discours de gauche. La perception individualiste des droits humains commence à être colorée par une nuance collective, qui met l'accent sur la nécessité de donner la priorité au "nôtre", à défendre le niveau de vie et les valeurs des gens du coin, profondément enracinés dans l'histoire, le territoire et les façons de faire d’un pays. Il y a, là-dedans, une légitimité indubitable en ce qui a trait à l’économie. Par rapport à l’accueil d'immigrants, chaque société devra trouver des équilibres compatibles avec son degré de sensibilité, de civilisation et d'abondance relative. Le droit d'en mettre des conditions d'acceptation des valeurs prédominantes me paraît indiscutable.

    C’est évident que l’univers entrepreneurial et des finances internationales tiennent à la globalisation et voient avec mégarde les prises de position contraires à la disparition des frontières. Mais la discipline de l’économie par le politique est un besoin de plus en plus ressenti, et elle arrive au milieu des tâtonnements et des conflits, mais de façon certaine. À l’heure actuelle le dénouement est beaucoup plus probable dans le cadre de chaque pays qu’à niveau de la ONU.

    Le clima général du monde à l'heure actuelle paraît apporter du "momentum" au Front National. Mais une certaine idée de l'Europe et des droits individuels sont aussi profondément enracinés en France. Le resultat des élections peut dépendre
    des faits ponctuels des derniers jours de campagne.

    • Jean-Marc Cormier - Abonné 8 avril 2017 15 h 08

      J'admire monsieur votre excellente analyse de l'état actuel du monde.