Brexit: le divorce du siècle s'avère

Des manifestants londoniens s’opposant au Brexit ont emprunté les personnages d’«Alice au pays des merveilles» pour faire connaître leur point de vue.
Photo: Matt Dunham Associated Press Des manifestants londoniens s’opposant au Brexit ont emprunté les personnages d’«Alice au pays des merveilles» pour faire connaître leur point de vue.

Le divorce du siècle est prononcé. Les longues et pénibles négociations sur les termes de la séparation commencent.

L’ambassadeur du Royaume-Uni (R-U) auprès de l’Union européenne (UE), Tim Barrow, a remis mercredi au Polonais Donald Tusk, président du Conseil européen, la lettre déclenchant la procédure de sortie de son pays de la fédération. La notification est signée par la première ministre, Theresa May.

« Dear Donald… », commence-t-elle sur un ton familier. Dès le départ, Mme May parle d’un partenariat « profond et spécial » entre son pays et le continent, formule habituellement réservée dans les rapports privilégiés avec l’allié des États-Unis.

L’affabilité diplomatique ne doit pas faire paravent aux enjeux. La situation paraît inédite, titanesque et volatile pour la riche et populeuse fédération. Depuis soixante ans — le traité fondateur était signé à Rome en mars 1957 —, la Communauté devenue l’Union européenne n’a cessé de gonfler en additionnant les membres, sans en perdre un seul, même au moment de la crise très profonde avec la Grèce.

« Le gouvernement grec n’a jamais consulté sa population sur une sortie de l’Europe », explique Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM. Dans le cas britannique, la stratégie du premier ministre David Cameron consistait à déclencher un référendum pour calmer la frange la plus antieuropéenne de son parti. Il était convaincu de le gagner. Il l’a perdu. Il y a un côté “accident de l’histoire” ici. L’autre différence majeure, c’est que le R-U ne fait pas partie de la zone euro ni de l’espace Schengen [sur les frontières]. »

Et puis la France ?

Le professeur Mérand a été joint à Bruxelles, où il poursuit des recherches savantes. Il explique que l’atmosphère n’était pas si fébrile mercredi dans la capitale de l’UE.

« J’ai plus senti l’énorme choc après le référendum du 23 juin. La situation est assez internalisée, maintenant. Les gens sont tristes, mais, de plus en plus, on entend un discours positif qui tente de reconnaître les avantages de la situation. En fait, je dirais que la plus grande crainte en ce moment vient des élections françaises du printemps plus que du Brexit. »

Le politologue ajoute qu’il n’y aura pas nécessairement d’effet de contagion vers un Frexit. Marine Le Pen, du Front national antieuropéen, devra gagner la présidence de mai puis les législatives françaises pour déclencher un référendum à la britannique, qu’elle perdrait d’ailleurs probablement. « Cette consultation ne serait pas un effet du Brexit, précise le spécialiste. Ce serait le résultat d’une logique interne au paysage politique français. »

Uranium et normes

 

Pour l’instant, la France et 26 autres membres font face à la volonté de la Grande-Bretagne de se retirer du pacte. Le règlement 50 du traité de fondation de la fédération oblige les négociations sur la sécession à se conclure en moins de deux ans. Le pari semble intenable, du moins pour les détails.

Le site spécialisé Politico a évalué que les pourparlers doivent porter sur environ 20 000 lois ou normes en vigueur au R-U. Le professeur Mérand donne un autre exemple : les centrales européennes fonctionnent à l’uranium européen, dont il faudra aussi négocier le transfert.

Theresa May elle-même a joué franc-jeu à Westminster sur les effets concrets de cette rupture. « Nous comprenons que le retrait de l’UE du Royaume-Uni aura des conséquences, a-t-elle dit. Nous savons que nous allons perdre de l’ascendant sur les règles gouvernant l’économie européenne. Nous savons que les entreprises britanniques en affaires avec l’UE devront s’aligner sur des règles édictées par des institutions dont nous ne faisons plus partie, tout comme nous le faisons déjà avec d’autres marchés étrangers. Nous savons tout cela. »

Sortir et rester un peu

 

Le R-U souhaite négocier en concomitance sa sortie de l’Union et de nouveaux partenariats avec elle. L’intention est réaffirmée dans la lettre transmise hier par Londres.

Bruxelles semble plutôt adopter la ligne ferme qui oblige à d’abord négocier la sortie puis à s’attaquer à un éventuel rapprochement sur des bases différentes. Un document de onze pages diffusé mercredi par The Guardian montre que le continent va défendre farouchement ses intérêts sociopolitiques et économiques. L’UE va aussi réclamer la ratification de l’accord par 72 % des 27 membres restants pour un total d’au moins 65 % de la population.

« Les médias britanniques ont tendance à présenter la situation comme si leur pays avait le gros bout du bâton, commente Frédéric Mérand. Ce n’est absolument pas vrai. Le Royaume-Uni est beaucoup plus dépendant de l’Europe que le contraire. Les négociations seront extrêmement difficiles et compliquées. »

Et puis, le Brexit signale le départ d’un empêcheur d’européaniser en rond. Le R-U freinait constamment les initiatives en matière de défense ou de fiscalité, par exemple. « Ce trouble-fête parti, des décisions européennes plus ambitieuses pourraient être plus faciles à prendre », conclut le professeur.


Le cadre du divorce

Brexit. Mot-valise formé pour désigner la sortie (exit) de l’Union européenne par la Grande-Bretagne (Britain). Dans les faits, cette scission engage le Royaume-Uni de Grande-Bretagne (Angleterre, Écosse, Pays de Galles) et d’Irlande du Nord. Il serait donc préférable de parler d’Uksit.

Calendrier. L’article 50 du traité de l’Union balisant le décrochage d’un membre prévoit un maximum de deux ans de négociation pour en fixer les termes. Après ce délai, il faudra des prolongations négociées.

Ressortissants. Les expatriés des deux bords s’inquiètent pour leur avenir. Environ trois millions d’Européens vivent en Grande-Bretagne et un million de Britanniques sont expatriés sur le continent.

Milliards. Les sommes en jeu sont astronomiques. Les demandes de chacune des parties atteignent des dizaines de milliards de dollars.

Implosion.Le R-U va-t-il à son tour subir la séparation de l’Écosse pro-européenne ? Édimbourg souhaite organiser un nouveau référendum sur son indépendance en misant sur la conservation de son statut de membre de l’UE.


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