Un an après les attentats de Bruxelles, rien n’a changé à Molenbeek

Trente-deux personnes sont décédées le 22 mars 2016, en plus des kamikazes, dans une série d’attentats suicides à la bombe survenus à l’aéroport et dans une station de métro de Bruxelles. 340 personnes ont également été blessées.
Photo: Patrik Stollarz Agence France-Presse Trente-deux personnes sont décédées le 22 mars 2016, en plus des kamikazes, dans une série d’attentats suicides à la bombe survenus à l’aéroport et dans une station de métro de Bruxelles. 340 personnes ont également été blessées.

« Quand j’étais jeune, on ne parlait jamais de l’islam. Aujourd’hui, il n’est question que de ça. À 20 ans, on mangeait du porc, on buvait de l’alcool et les femmes ne portaient pas de voile. On était libres ! »

À 33 ans, Mohamed retient difficilement sa colère, lui qui a vu son quartier de Bruxelles s’islamiser en 15 ans à peine. Non, dit-il, les choses n’ont guère changé à Molenbeek un an après les attentats de Bruxelles, qui ont fait 32 morts et 340 blessés.

Symbole d’une histoire qui semble s’être figée, le 47 de la rue Delaunoy, d’où le terroriste Salah Abdeslam s’était échappé sous le nez de la police, est toujours placardé. Entre les marchands de hidjabs qui envahissent les rues commerciales et l’école alternative de Klimpaal fréquentée par les enfants des immeubles gentrifiés près du canal, on ne trouve pas moins de 41 lieux de prière musulmans, dont 25 mosquées, souvent clandestines.

À Ribaucourt et à Beekkant, des couvre-feux ont récemment été décrétés. Sur la chaussée de Gand, il ne se passe guère une heure sans qu’on voie filer des policiers à moto.

Photo: Patrik Stollarz Agence France-Presse Après l'explosion, les policiers et les militaires ont érigé des périmètres de sécurité autour des endroits publics de Bruxelles.

« On te traite de mécréant »

Ce défilé ne semble guère inquiéter Mohamed, qui prend le frais à deux pas de la mairie flambant neuve. Ce pâtissier de 33 ans, en congé pour invalidité, a bien connu les frères Abdeslam impliqués dans les attentats de Paris. La famille habitait à deux pas, dans un HLM au numéro 30 de la place Communale.

L’aîné, Yazid, était dans sa classe. « Lui, il était bien. Mais ses frères [Brahim et Salah], ils n’étaient pas normaux. Ils ne parlaient que des filles, passaient leur temps au café et se prenaient pour d’autres. »

L’histoire de Mohamed se confond avec celle de ce quartier de Bruxelles où le chômage atteint 25 % et qui a fourni 79 des 179 djihadistes belges en Syrie. « Ici, on jouait dans des maisons en ruine. Il y avait des rats. Mais on partageait tout, comme on nous l’avait appris à l’école. »

Mohamed garde la nostalgie de cette époque où il jouait au foot avec ses amis grecs, polonais et portugais. C’était avant l’arrivée des dernières vagues d’immigrants et d’un islam beaucoup plus intransigeant.

Photo: Michael Villa Agence France-Presse Les explosions ont fait des centaines de blessés.

À 15 ans, Mohamed a été battu par son père pour avoir bu de l’alcool. « Aujourd’hui, les Grecs et les Portugais sont tous partis, dit-il. Maintenant, si tu ne fais pas la prière, on te hurle dessus. Si tu vas au café, on te traite de mécréant. Et les femmes ont l’air tellement tristes avec leur voile à ne parler que du seigneur. »

Dans les casse-croûte de la place Communale et de la rue Ransfort, impossible de se faire servir une bière. Seules les frites rappellent que nous sommes en Belgique. « À Molenbeek, il n’y a pas de librairie, me fait remarquer une employée de la ville.

On peut acheter le Coran à tous les coins de rue, mais pas le journal ! Au début, je me sentais mal de me promener tête nue devant les cafés où il n’y a que des hommes. Aujourd’hui, je n’y pense plus. »

Pour les sociologues, Molenbeek est une sorte de « hub ». Ceux qui réussissent quittent rapidement le quartier. « Moi, je ne veux pas rester ici », dit Abdel, un Marocain de 42 ans qui travaille pour une entreprise de nettoyage et veut aller vivre à Liège. « J’en ai assez des jeunes qui se bagarrent dans les rues. Il y en a qui se font laver la cervelle. »

On a vu se développer un islam simpliste que j’appelle un “islam à points”. Plus on accumule des points, plus on a de chances de gagner le paradis.

Un « islam à points »

Ancien chef de cabinet du ministre fédéral de l’Immigration, Jehan Leman dirige deux maisons de jeunes et deux clubs sportifs qui rejoignent environ 500 jeunes. « On veut que les Maghrébins rencontrent des gens de partout et ne fassent pas de différence entre les kouffars [mécréants] et les autres. » Une amie musulmane récemment arrivée d’Italie lui a dit hésiter à se promener sans voile à Molenbeek, alors qu’en Italie elle ne l’avait jamais porté.

Leman en veut beaucoup aux dirigeants politiques qui ont laissé l’Arabie saoudite et le Qatar déverser des milliards en Belgique pour radicaliser les musulmans. « On a vu se développer un islam simpliste que j’appelle un “islam à points”. Plus on accumule des points, plus on a de chances de gagner le paradis. C’est un islam qui exerce une pression sur les gens simples. Pour quelqu’un qui n’a pas réussi dans la vie, réussir dans la foi, c’est déjà quelque chose. »

Leman reconnaît son impuissance à rejoindre ces jeunes qui forment de petites « cliques » souvent au bord de la délinquance. « Ceux-là, ils ne viennent pas me voir ! » Même s’il se félicite de la commission d’enquête parlementaire qui remettra son rapport à la fin d’avril, il est déçu des mesures prises depuis un an.

« Je m’attendais à ce qu’on analyse les causes en profondeur. Bien sûr, il fallait plus de policiers. Mais ils viennent trop souvent de l’extérieur et ne connaissent pas Molenbeek. Il faudrait un véritable effort pour revaloriser la formation technique. Là, tout reste à faire. »

Photo: Dirk Waem Agence France Presse L’aéroport a été évacué et fermé pendant plusieurs jours.

Les mêmes erreurs

Spécialiste de la littérature arabe à l’Université libre de Bruxelles, Xavier Luffin se félicite du fait que les attentats ont entraîné très peu de réactions antimusulmanes. « La Belgique, comme la France, a réagi avec beaucoup d’intelligence, dit-il. Il n’y a pas eu de mouvement de diabolisation des musulmans. On n’est pas tombé dans le piège des terroristes. »

Il déplore néanmoins le « regard néocolonial » que certains jettent sur le monde arabe. « Expliquer le terrorisme par la seule pauvreté, c’est trop facile. Les Roms sont plus pauvres et plus discriminés que les musulmans, mais ils ne posent pas de bombes. J’ai peur qu’on oublie ce qu’on a découvert lors des attentats et qu’on feigne de ne plus le voir. »

Dans leur dernier rapport, les services de renseignement belges (l’OCAM) ont mis en garde contre le « nombre croissant de mosquées et de centres islamiques en Belgique sous l’emprise du wahhabisme » où les imams ne parlent ni français ni néerlandais. Jehan Leman s’inquiète surtout des dizaines de djihadistes qui rentrent de Syrie.

« Il ne faudrait pas commettre les mêmes erreurs qu’il y a dix ans. On a du mal à comprendre à quel point l’islamisme s’inscrit dans la durée. Il a tout le temps qu’il faut et sait attendre son heure. »

Rappel des évènements

Trente-deux personnes sont décédées le 22 mars 2016, en plus des kamikazes, dans une série d’attentats suicides à la bombe survenus à Bruxelles. 340 personnes ont également été blessées.

Les deux premières explosions sont survenues à l’aéroport de Zaventem et le troisième, dans une rame du métro à proximité de la station Maelbeek, dans le quartier européen de la capitale belge.

Revendiqués par le groupe État islamique, ce sont les attentats les plus meurtriers de l’histoire moderne de la Belgique.

C’est à Molenbeek–Saint-Jean, un quartier où près de la moitié des résidants sont d’origine marocaine, qu’avait eu lieu sept jours avant les attentats de Bruxelles une opération policière majeure ayant mené à l’un des responsables des attentats de Paris, Salah Abdeslam.

La même cellule islamiste serait à l’origine de ces drames et de ceux survenus le 13 novembre précédent à Paris.
Philippe Orfali

Annalisa Gadaleta dénonce des années de clientélisme

Depuis un an, les 1600 organismes sans but lucratif de Molenbeek ont tous été contrôlés par la police. Résultat : 90 se retrouvent aujourd’hui devant les tribunaux. Les procédures d’attribution des HLM ont aussi été rendues plus transparentes. Les emplois d’animateurs de rue, auparavant attribués à ceux qu’on surnommait les « grands frères », le sont aujourd’hui selon la valeur des candidats. Pourtant, déplore Annalisa Gadaleta, « on n’a pas vu le changement auquel on aurait pu s’attendre ». Pour cette échevine représentant les écologistes flamands au Conseil communal de Molenbeek, la situation actuelle est le produit de nombreuses années de laisser-aller. Elle a déclenché une véritable controverse en dénonçant le clientélisme de l’ancien maire socialiste Philippe Moureaux.

« Ce qui me révolte, dit-elle, c’est le clientélisme qui crée des zones de non-droit. Or, ce vide démocratique a été rapidement comblé par les salafistes. » Dans les méthodes de l’islamisme radical, Annalisa Gadaleta dit reconnaître celles de la mafia de son Italie natale. « En Italie, tant qu’on n’a pas rétabli les prérogatives de l’État, on n’a pas pu combattre efficacement la mafia, dit-elle. Ce n’est pas très différent à Molenbeek, où chacun vit dans son clan. » L’échevine rejoint ici les thèses de l’écrivain italien Roberto Saviano (Ghomorra). Chose certaine, dit Gadaleta, « la répression ne suffira pas pour briser les mentalités de clans qu’on a laissé se développer. Ce sera un travail de longue haleine. Le but, c’est que tous les immigrants fassent partie de la même société que nous ».
3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 mars 2017 00 h 28

    Nos élus ne se rendent pas compte de la gravité de la situation.

    J'espère que nos bienpensants au Québec ouvrent leurs coeurs et leurs oreilles pour comprendre que le laissez-faire des intégristes aura des conséquences néfastes. « Il ne faudrait pas commettre les mêmes erreurs qu’il y a dix ans. On a du mal à comprendre à quel point l’islamisme s’inscrit dans la durée. Il a tout le temps qu’il faut et sait attendre son heure. » On pourrait envisager que ces mêmes conditions en Europe se reproduiront ici chez nous, au Québec et au Canada, si on laisse le Wahhabisme/Salafisme toxique s'infiltrer dans les ghettos islamistes pour faire un lavage de cerveau à nos jeunes. Je pense que nos élus ne se rendent pas compte de la gravité de cette situation.

    • Gilles Théberge - Abonné 18 mars 2017 10 h 03

      C'est comme les moules zébrées...

      On ne pesait pas que ça arriverait. Puis, c'est arrivé.

      Comme l'islamisme radical, où l'Islamisme à point, ça arrivera...

  • Jean Gadbois - Inscrit 18 mars 2017 13 h 27

    Posséder...et se faire punir.

    Depuis l'époque de l'impérialisme colonial, du 16e siècle à aujourd'hui, l'occident s'acharne à piller les ressources, le sous-sol et les énergies fossiles du monde entier (dont le pétrole, n'est-ce pas). Pour assouvir sa pulsion de posséder. Ce faisant, il a paupérisé la planète et disloqué des cultures et des civilisations... Au nom de la liberté de...dominer "l'étranger" et de le soumetrre à sa vision du salut que représente "du pain et des jeux".
    À partir des années '70, l'occident s'est frotté, au passage, au moyen orient, à l'Islam et au moyen-orient, mais c'était pour mettre de la gazoline dans ses voitures. Il a réveillé une civilisation baffouée. Mal éduqué, ignorant donc de cette culture et de cette foi, il voulait posséder encore plus. Contribuant substantiellement au chaos géo-politique des pays majoritairements musulmans, leurs ressortissants ont déferlés sur le "western world" pour échapper à cette misère et trouver une place au soleil de l'envahisseur.
    Capitalisme, néolibéralisme économique et mondialisation des marchés ont eu besion de ce "cheap labor"; pour rester compétitifs.
    Mais maintenant, la réddition des comptes a sonné, avec la fin de la récréation. "Felix qui possedans"?
    Cet étranger et l'Islam radical répondent mal à cette oppression occidentale.
    Ils nous font exploser notre propre violence en pleine figure. Ils veulent punir.
    On l'a bien cherché dirons certains. Ce n'est pas une raison dirons d'autres.
    Mais au moins reconnaissons l'origine du problème. Et Molenbeek devra comrendre.
    Mal lui en pris.