Quand la révolution a ébranlé la Russie

Une manifestation à Moscou en mars 1917. Cette année-là, grèves et émeutes surviennent en Russie alors que des mutineries sont enregistrées dans l’armée.
Photo: TASS Agence France-Presse Une manifestation à Moscou en mars 1917. Cette année-là, grèves et émeutes surviennent en Russie alors que des mutineries sont enregistrées dans l’armée.

Voilà plus de 300 ans que la même famille exerçait un pouvoir absolu. Depuis que Michel Ier Fiodorovitch avait accédé au trône en 1613, la maison Romanov régnait sans partage sur l’immense Russie, et la dynastie avait donné au pays des empereurs de légende, comme Pierre le Grand et Catherine II. Mais au début de 1917, il y a 100 ans ces jours-ci, il devient clair que le régime ne peut plus tenir sous la pression populaire. Le 15 mars (2 mars dans le calendrier julien alors en usage en Russie), le « tsar » Nicolas II, 18e de la lignée, abdique alors que se dessine une révolution qui, à terme, changera le visage du XXe siècle dans le monde entier.

Déjà, un premier soulèvement avait eu lieu en 1905, année de la création du premier soviet, un conseil de travailleurs, à Saint-Pétersbourg. Ses causes étaient multiples — notamment des problèmes liés à l’agriculture et des travailleurs de plus en plus insatisfaits de leur situation — et si, au bout de plusieurs mois d’agitation, l’insurrection fut matée, elle laissa néanmoins de profondes traces. Le « Dimanche rouge » du 22 janvier, qui vit des soldats ouvrir le feu sur une foule venue au Palais d’hiver de la capitale porter à Nicolas II une pétition pour obtenir de meilleures conditions de travail (on estime généralement à environ 1000 le nombre de morts ce jour-là), ne disparaîtrait jamais des mémoires. À la fin, il y aurait bien quelques concessions de la part de l’empereur, dont la constitution d’un parlement, la Douma d’État, l’autorisation du multipartisme et la promesse de libertés accrues.

Mais, dans les faits, dit Jean Lévesque, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal, Nicolas II continuera d’être le véritable et seul maître à bord. « En 1900, note-t-il, il ne reste que trois monarchies absolues en Europe : l’Empire ottoman, le Monténégro et la Russie. Nicolas II est accroché à des idées dépassées. Il est accroché à l’autocratie. La Douma, il ne l’a pas créée de gaieté de coeur. »

Photo: Lehtikuva Agence France-Presse Photo prise en 1917 de la famille impériale russe avec, au centre, le tsar Nicolas II et la tsarine Alexandra Fedorovna (debout)

La guerre
 

Lorsque le jeu des alliances fait en sorte d’entraîner la Russie dans la Première Guerre mondiale à ses débuts en 1914, tout le monde là-bas, comme un peu partout en Europe, est persuadé que le conflit sera de courte durée. L’armée impériale russe entreprend d’ailleurs les hostilités « pratiquement la fleur au fusil », note M. Lévesque.

Mais très rapidement on déchante. Il apparaît bientôt que les soldats russes sont mal équipés et mal entraînés et que le commandement se révèle loin d’être à la hauteur dans une guerre qui prend de l’ampleur. Devant les forces allemandes, les troupes russes vont d’échec en échec et de recul en recul. En 1915, Nicolas II décide de retirer le commandement suprême des armées au grand-duc Nicolas, un membre de sa famille élargie, pour le prendre lui-même. Cela aura des effets encore plus catastrophiques.

Au fil du déroulement du conflit, la grogne ne cesse de monter en Russie. On se souvient encore du désastre de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, dans lequel Nicolas II avait persisté à poursuivre l’effort malgré l’évidence de la défaite — c’est d’ailleurs notamment pour que son pays retrouve un certain prestige qu’il s’était engagé dans la Grande Guerre. Pour illustrer la situation, le professeur Lévesque rappelle une déclaration célèbre de Vassili Maklakov, un membre libéral de la Douma, qui écrivait en 1915 que la Russie était comme une voiture sans freins circulant sur un sentier de montagne étroit sous le contrôle d’un chauffeur qui ne sait pas conduire mais ne veut pas céder sa place à quelqu’un d’autre. Allusion à l’empereur, et peut-être aussi à Grigori Raspoutine, l’âme damnée de la famille royale.

Abdication

À compter de 1915, des grèves se succèdent. Il y a les pertes au front pour attiser la colère de la population — quelque 2,4 millions de Russes perdront la vie à la guerre, le plus lourd bilan de toutes les nations belligérantes —, mais aussi une inflation galopante et des pénuries de nourriture qui vont croissant. Nicolas II réagit en prenant personnellement la situation en mains. « Plus les choses vont mal, plus il s’engage, souligne M. Lévesque, et plus il s’engage, plus les choses vont mal. »

Début 1917, grèves et émeutes surviennent alors que des mutineries sont enregistrées dans l’armée et qu’est formé le soviet de Pétrograd. (En 1914, le nom de Sankt-Peterburg, à consonance jugée trop allemande, a été abandonné.) En mars, Nicolas II ordonne à l’armée de réprimer l’insurrection, mais il a à sa disposition un trop faible nombre de soldats, dont plusieurs sont mal entraînés ou même blessés, et l’idée de s’attaquer à des foules dans lesquelles se trouvent des femmes provoque d’autres mutineries.

Le 14 mars, Nicolas II quitte le quartier général des armées pour rentrer à Pétrograd. Le train dans lequel il prend place est arrêté par des révolutionnaires à Malaya Vishera, quelques kilomètres avant son arrivée prévue. Un peu plus tard, le général des armées et des députés de la Douma lui suggéreront d’abdiquer, ce qu’il fera le lendemain, en son nom personnel et au nom de son seul fils, le tsarévitch Alexis, alors âgé de 12 ans et premier successeur au trône. Le frère cadet de Nicolas II, Michel, refusera par ailleurs d’hériter de la couronne.

Après la destitution de l’empereur, un gouvernement provisoire sera formé par la Douma, avec l’assentiment tiède du soviet de Pétrograd. Mais la guerre continuant de battre son plein et le climat en étant un d’extrêmes tensions entre factions politiques opposées, le gouvernement provisoire ne parviendra jamais à s’imposer et à réaliser les mesures qu’il souhaite (réforme agraire, nouvelle constitution), et la révolution, menée cette fois par Lénine, reprendra en novembre. Elle débouchera sur une longue guerre civile, que remporteront les bolcheviques, et l’avènement de l’URSS surviendra en 1922.

Quant à Nicolas II, il sera placé en résidence surveillée, puis exécuté, de même que sa femme, la tsarine Alexandra, et leurs cinq enfants, en juillet 1918.

C’était il y a un siècle, et les effets de la révolution russe de 1917 allaient se faire sentir au moins jusque dans les années 1990.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.