Les Français sont-ils imperméables aux «affaires»?

Une affiche des sympathisants de Fillon, à Paris, le 6 mars
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Une affiche des sympathisants de Fillon, à Paris, le 6 mars

« Les Français ont un rapport à la morale relativement indulgent. » Ce sont peut-être ces mots de l’ancien député centriste européen Jean-Louis Bourlange qui résument le mieux l’imbroglio politico-judiciaire que viennent de vivre les Français en pleine campagne présidentielle. Un mois de révélations qui ont écorché à la fois le candidat de la droite, François Fillon, la candidate du Front national, Marine Le Pen, et même au passage le candidat d’En marche !, l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande, Emmanuel Macron.

Jamais la France, pourtant habituée à ce que l’on nomme pudiquement les « affaires », n’avait vécu une telle saga juridique en pleine campagne présidentielle. Depuis un mois, le candidat de la droite François Fillon, jusque-là considéré comme le favori dans cette élection, est soupçonné d’avoir rémunéré son épouse et ses enfants pour des emplois fictifs d’attachés parlementaires. Il pourrait d’ailleurs être mis en examen dès cette semaine.

Quant à Marine Le Pen, elle est soupçonnée d’avoir fait travailler pour son parti ses deux attachés du Parlement européen. Convoquée par la police il y a deux semaines, elle a refusé d’obtempérer en invoquant son immunité, qui a depuis été levée.

Tradition non écrite

Les Français ont beau être habitués aux scandales, de telles péripéties sont totalement inédites. En 2011, l’ex-président Jacques Chirac avait bien été condamné pour « détournement de fonds publics » relativement à des emplois fictifs à la mairie de Paris. L’ancien président Nicolas Sarkozy a aussi été renvoyé en procès pour financement illégal de sa campagne électorale de 2012. À la différence près que, jusqu’à tout récemment, de tels scandales n’avaient jamais donné lieu à des procédures judiciaires pendant une campagne présidentielle.

Comme le soulignait le professeur de droit constitutionnel de Sciences-Po Bordeaux Pascal Jan dans le quotidien Libération, une « trêve, à ma connaissance, a toujours été respectée pour les élections nationales et locales. Je me souviens d’un tel cas à Marseille, à l’approche des municipales de 2014, où le juge avait reporté la mise en examen d’un candidat inquiété dans une affaire de marchés publics ».

On pourrait multiplier les exemples de cette tradition non écrite. Jamais Nicolas Sarkozy ni Jacques Chirac n’ont été inquiétés par la justice en campagne électorale. Le cas d’école est celui du maire du 5e arrondissement de Paris Jean Tibéri. À un mois du premier tour des élections municipales, il était accusé de fraude électorale. Le procureur de la République Jean-Claude Marin avait alors invoqué la « tradition républicaine » pour refuser de rendre public son réquisitoire définitif avant les élections. L’affaire a finalement été jugée en 2009, une fois la campagne terminée.

Les accusations qui concernent François Fillon posent d’autant plus problème que, pour la première fois, la justice s’attaque à un candidat élu par une primaire. Il y a quelques années, son parti aurait pu changer de candidat sans problème. Aujourd’hui, qui aurait la légitimité de démettre un candidat plébiscité par quatre millions de Français ?

Pour Pascal Jan, « le temps démocratique doit primer le temps judiciaire ». Il semble pourtant que cette façon de penser relève du passé. En particulier depuis l’affaire Cahuzac. En 2013, le ministre du Budget avait été pris en flagrant délit. Depuis des années, il dissimulait au fisc un compte en Suisse de 14 millions d’euros. Depuis, les parlementaires doivent dévoiler leur patrimoine et l’identité de leurs collaborateurs. Le pays s’est aussi doté d’un parquet spécialisé dans les affaires politico-juridiques.

« Entre le moment où l’on change les règles du jeu et les institutions et le moment où cela trouve sa traduction dans les comportements et les pratiques des acteurs, il faut un peu de temps », expliquait à l’AFP le professeur d’histoire politique Jean Garrigues (Élysée Circus, éditions Tallandier). François Fillon se serait-il fait coincer dans cette « zone intermédiaire » alors même qu’il avait fait de la probité un de ses thèmes de campagne ? Notons que 20 % des parlementaires emploient toujours leurs proches comme attachés parlementaires. Une pratique pourtant aujourd’hui condamnée par 76 % des Français.

Une certaine tolérance

Mais le plus surprenant dans ces « affaires » n’est peut-être pas là. Il réside dans le fait que, malgré les soupçons dont ils sont l’objet, François Fillon et Marine Le Pen ne se sont pas effondrés dans les sondages. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne la présidente du Front national, dont les soutiens, qui la mettent généralement en tête au premier tour, n’ont pas bougé. Mais c’est aussi vrai de François Fillon qui, malgré une baisse réelle, demeure bon troisième et ne semble pas devoir passer sous la barre des 20 %.

Selon les chercheurs de la Fondation Jean Jaurès, proche du Parti socialiste, Marine Le Pen serait particulièrement imperméable à ce genre de scandale. Cela fait longtemps que le Front national cultive l’image d’un parti persécuté par les institutions. De là à croire que ces scandales ne font que conforter son image… « Marine Le Pen, c’est Robin des bois, qui prend à l’Europe pour ramener en France », dit Joël Gombin, de l’université de Picardie.

Dans une enquête qualitative menée par l’institut Kantar Public auprès d’un groupe représentatif de 120 personnes, les chercheurs ont constaté que ces scandales ont beaucoup plus d’effet sur l’électorat de François Fillon. Peut-être parce que l’ancien premier ministre est soupçonné d’enrichissement personnel. Pourtant, là aussi, la thèse d’un acharnement juridique est largement répandue. Parmi les propos entendus, on trouve celui-ci qui semble assez représentatif : « Que deux candidats — François Fillon et Marine Le Pen — soient auditionnés, c’est tout à fait normal, mais à environ 50 jours de l’élection… Ces dossiers existent depuis longtemps… Là, il y a un problème. »

Des élus corrompus ?

Il faut dire que, dans la plupart des enquêtes, les Français se montrent plutôt sceptiques quant à l’intégrité de leurs élus. Un sondage Haris Interactive publié en octobre dernier révélait que 54 % des répondants pensaient qu’une « grande partie » de ceux-ci étaient plus ou moins corrompus. Dans les années 1990, Philippe Séguin, qui était alors président de l’Assemblée nationale, avait proposé aux élus rien de moins qu’« un acte de repentir » afin de moraliser la vie publique et de redonner confiance aux électeurs. Devant l’incapacité de faire voter une telle motion, il avait déploré une « incapacité de sortir du passé » qui créait « cette impression qu’ont les Français que la classe politique est pourrie alors que, probablement dans l’histoire politique moderne, jamais les choses n’ont été aussi contrôlées et balisées qu’aujourd’hui ».

Avec le temps, les Français se sont-ils immunisés contre les « affaires » ? En 2014, en pleine affaire Bygmalion sur le financement de la campagne de la droite, 71 % des Français estimaient que l’on « parlait trop » de corruption. Ce sentiment était particulièrement fort chez les sympathisants de la droite. Il y a quelques semaines, les tentatives de lancer un mouvement de manifestations contre les récents scandales n’ont mobilisé que quelques centaines de personnes.

« La France est une culture politique, pas une culture juridique », constate le juriste Antoine Garapon, qui dirige l’Institut des hautes études sur la justice. Depuis quelques semaines, plusieurs juristes ont fait remarquer que la France avait une conception de la séparation du juridique et du politique bien différente de celle que l’on trouve dans les pays du nord de l’Europe. Chose certaine, depuis 30 ans, les « affaires » n’ont jamais empêché ni François Mitterrand, ni Jacques Chirac, ni Nicolas Sarkozy d’être élus. Quitte à être condamnés par la suite…

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
2 commentaires
  • Tristan Roy - Abonné 11 mars 2017 07 h 36

    Précision

    "Convoquée par la police il y a deux semaines, elle a refusé d’obtempérer en invoquant son immunité, qui a depuis été levée".

    Son immunité a été levée sur une autre affaire; publier des photos violentes sur Twitter. Son immunité reste intacte quant aux affaires de rétribution par des fonds européens d'employés du FN.

  • Pierre Bernier - Abonné 11 mars 2017 08 h 39

    Cohérence ?

    En cette matière, et quelques autres, le pays des « Lumières », où l’on apprend dès le plus jeune âge à se réclamer de la paternité, ne brille pas fort.