Grèce, la dette de Sisyphe

La place de la Grèce dans la zone euro suscite toujours des questions.
Photo: Angelos Tzortzinis Agence France-Presse La place de la Grèce dans la zone euro suscite toujours des questions.

Les ministres de l’Eurogroupe doivent décider ce lundi de la poursuite des aides. Mais leurs énièmes exigences d’austérité relancent les tensions avec Athènes, alors que le scénario du remboursement de la dette s’avère irréaliste.

La Grèce, ce sont Les feux de l’amour de la zone euro : des épisodes dont on a perdu le compte, des personnages à foison, des trahisons et des passions qui se répètent à l’infini, mais parviennent à tenir en haleine les peuples, les États, les marchés. Les mêmes questions depuis 2010 : le pays va-t-il faire faillite ? Le Grexit est-il au bout du printemps ? Faut-il restructurer la dette ? L’austérité est-elle le seul avenir des Grecs ? Depuis sept ans, la zone euro est engluée dans cette crise dont personne ne voit l’issue et dont le coût politique pour l’idée européenne elle-même est de plus en plus élevé.

Ce lundi, l’Eurogroupe (les dix-neuf ministres des Finances) se réunit pour décider si Athènes a rempli ses engagements avant de débourser une nouvelle tranche du prêt de 86 milliards consenti en juillet 2015. Ses créanciers lui réclament notamment une réforme des retraites (la quatrième depuis 2010), ce que le gouvernement d’Aléxis Tsípras refuse pour l’instant. D’où de nouvelles tensions et un risque de Grexit si aucun accord n’est trouvé dans les prochaines semaines. Alors que l’Irlande, le Portugal, Chypre et l’Espagne sont sortis des plans d’aide concoctés par la zone euro et le FMI, la Grèce, elle, en est à son troisième programme. Et ses partenaires croisent les doigts pour qu’elle soit enfin prête à retourner sur les marchés en juillet 2018, après le loupé de 2015. Mais, même si elle parvient à se refinancer normalement, elle ne sera pas sortie d’affaire vu le montant de sa dette publique : 180 % du PIB, les trois quarts étant détenus par la zone euro (par l’entremise des prêts bilatéraux des États et le Mécanisme européen de stabilité) ainsi que par le FMI. Soit un montant de 320 milliards d’euros prêtés par les Européens. Même si le paiement des intérêts ne commencera pas avant 2023 et que les prêts consentis par la zone euro ont une durée de trente ans (donc jusqu’en 2042-2048), cela contraint la Grèce à dégager un excédent budgétaire intenable sur le long terme pour pouvoir rembourser (3,5 % du PIB hors charge de la dette dès l’année prochaine).

En ordre de marche

La zone euro a mis longtemps à comprendre que le cocktail réformes structurelles — destinées à relancer l’économie — et coupes budgétaires — nécessaires pour faire correspondre le train de vie du pays à ses ressources — ne fonctionnait pas en Grèce. En grande partie parce qu’elle a sous-estimé la gravité de sa situation et la profondeur des réformes à accomplir : État obèse et défaillant, corruption endémique, fraude fiscale généralisée et structures économiques dignes d’un pays sortant du communisme. Ainsi, exigence de réformes mal calibrées et peu appliquées, coupes brutales dans le budget de l’État et sous-estimation des effets récessifs ont abouti à faire perdre à la Grèce 27 % de son PIB depuis 2010. À Bruxelles, on estime néanmoins que son économie est désormais à peu près en ordre de marche et qu’elle pourrait connaître une forte croissance en 2017 et 2018 : « Mais les impondérables internes et externes sont tels que nos prévisions n’ont jamais été justes pour ce pays », tempère un haut fonctionnaire. Les potions amères administrées, pour l’instant en pure perte, à la Grèce alimentent l’euroscepticisme dans l’Union, la Commission en est consciente.

Pierre Moscovici, le commissaire chargé des Affaires économiques et financières, a donc demandé, lors d’une visite à Athènes le 15 février, que la zone euro permette au « peuple grec de voir la lumière au bout du tunnel ». Mais comment ? Le redémarrage économique du pays ne dépend que de lui, ce qui permettra de faire baisser le ratio de la dette, ce qui enclencherait un « cercle vertueux », à condition que l’État grec continue à vivre chichement. Une autre solution serait de restructurer la dette afin de diminuer nettement l’excédent budgétaire primaire (hors remboursement de la dette) exigé des Grecs. En clair, les États européens prendraient leurs pertes comme les banques et assurances l’ont fait en 2011-2012, lorsqu’elles ont laissé sur le carreau 115 milliards d’euros… Après tout, ce sont eux qui ont admis la Grèce dans l’euro en 2001, alors qu’ils savaient qu’elle n’était pas prête, et ont fermé les yeux sur ses dérives, notamment en 2004 lorsque le gouvernement hellénique a reconnu avoir truqué ses comptes publics entre 2001 et 2004… François Hollande a d’ailleurs plaidé pour « un allégement du fardeau de la dette » le 12 décembre.

« Bad cop »

Mais allégement ne veut pas dire effacement : il s’agit surtout d’étaler davantage les remboursements, pas de passer par pertes et profits les sommes dues : « Cela coûterait cher : par exemple, la France devrait éponger 22 % des prêts du Mécanisme européen de stabilité, souligne-t-on à Bruxelles. En réalité, personne ne veut restructurer la dette grecque, mais tout le monde laisse l’Allemagne jouer le bad cop. » De fait, les populistes sont gagnants à tous les coups : « Soit la zone euro est inhumaine, soit elle fait payer les citoyens français ou allemands pour les Grecs », soupire un haut fonctionnaire de la Commission. En Allemagne en particulier, le sujet est explosif à quelques mois des élections : « Même Martin Schulz, le candidat social-démocrate, ne propose pas une restructuration, car il sait que sa base ne le suivrait pas », s’amuse-t-on dans l’entourage du ministère des Finances. D’où la dureté du ministre, Wolfgang Schäuble, qui estime qu’une restructuration obligerait la Grèce à « quitter l’Union », puisque « aucun pays membre de l’Union monétaire ne peut être tenu responsable pour les dettes d’autres pays ». Surtout, ajoute-t-on à Berlin, « qu’est-ce qui nous garantit que la Grèce ne va pas recommencer à s’endetter si on efface ce qu’elle doit ? Et pourquoi les autres pays ne nous demanderaient-ils pas la même chose ? » Autrement dit, la zone euro est dans un piège. Quoi qu’elle fasse, elle prend un risque politique et les démagogues gagnent à tous les coups.

1 commentaire
  • Robert Bernier - Abonné 20 février 2017 08 h 03

    Et la Grande-Bretagne?

    La Grande-Bretagne avait-elle, elle aussi, assumé un engagement quant aux prêts consentis à la Grèce, comme à d'autres pays de l'UE d'ailleurs?

    Le cas échéant, comment sera négociée la part des risques et des pertes dans le règlement du Brexit?

    Nous, au Québec, qui aurons peut-être (souhaitons-nous le) un jour à négocier avec Ottawa notre sortie du Canada, aimerions bien savoir comment ces choses se discutent et se règlent entre gfrandes personnes. Peut-être de façon plus raisonnable, sait-on jamais, que les histoires d'horreur que l'on nous raconte chaque fois.

    Robert Bernier
    Mirabel