Présidentielle française: Macron, le candidat friable

Alors qu’il visitait l’Algérie cette semaine, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation française de «crime contre l’humanité», ce qui a soulevé un tollé dans toute la France.
Photo: STR / Agence France-Presse Alors qu’il visitait l’Algérie cette semaine, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation française de «crime contre l’humanité», ce qui a soulevé un tollé dans toute la France.

Il voulait réconcilier la France. Unir Jeanne d’Arc et la Révolution. Réconcilier le Vendéen Philippe de Villiers avec les bobos parisiens. Le candidat-vedette Emmanuel Macron, celui qui se disait « ni gauche ni droite », ou parfois « et de gauche et de droite », vient de découvrir que la tâche sera plus difficile que prévu. Alors qu’il visitait l’Algérie, sa déclaration qualifiant la colonisation française de « crime contre l’humanité » a soulevé un tollé dans toute la France. On raconte même qu’à l’Élysée, François Hollande a piqué une colère noire. Signe probablement que la candidature de son ancien conseiller économique ne lui est pas tout à fait indifférente.

Par ce coup d’éclat, celui qui arrive maintenant, avec 20 % des voix dans les sondages, derrière Marine Le Pen (25 %) et légèrement devant le candidat de la droite François Fillon (18 %) a déclenché les passions. L’épisode passera probablement à l’histoire comme le baptême du feu d’une campagne où le candidat avait jusque-là surtout fait la une en posant avec son épouse dans les magazines people. Dans le quotidien L’Opinion, Nicolas Beytout y voit « le premier signal négatif qui s’allume sur la route de celui qui depuis un an a effectué une ascension exceptionnelle ».

À droite, la levée de boucliers a été unanime non seulement chez les partisans de Marine Le Pen, mais aussi chez ceux de François Fillon. En prononçant cette phrase, Macron se rend aux demandes de l’Algérie, qui a toujours exigé des excuses de la France. On accuse le centriste de clientélisme et on dénonce une tentative d’aller chercher le vote des banlieues au moment justement où celles-ci sont sur les dents à cause de ce qui apparaît comme une grave bavure policière.

Pas de « culture française » ?

Même à gauche on peine à défendre la déclaration du candidat qui se dit « progressiste » en rappelant que, depuis la Seconde Guerre mondiale, le « crime contre l’humanité » implique la volonté d’exterminer une population. Ce qui n’a jamais été le cas en Algérie. Le candidat socialiste Benoît Hamon a dénoncé des propos qui « sont un grand fouillis et se contredisent ». À l’automne, Emmanuel Macron avait en effet affirmé que, dans la colonisation, « il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie ».

Nul doute que cette déclaration a aussi irrité l’ancien candidat centriste François Bayrou, un passionné d’histoire qui a toujours défendu l’« identité française ». D’autant plus que, quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron affirmait aussi qu’il n’y avait « pas de culture française », mais « une culture en France » qui était « diverse. » On peut même se demander si de telles déclarations ne pousseront pas Bayrou, qui courtise la même clientèle que Macron, à se présenter pour ne pas laisser le centre à un candidat avec lequel il a autant de désaccords. On attend une décision d’ici quelques jours.

Dans le pays qui a inventé la gauche et la droite, il n’a jamais été facile d’être le candidat du centre. De l’ancien premier ministre Raymond Barre à François Bayrou, les candidatures centristes à la présidentielle se sont généralement soldées par des échecs retentissants. Car elles obligent le candidat à un chassé-croisé périlleux. Emmanuel Macron l’a à nouveau expérimenté à ses dépens en affirmant que, dans le débat sur le mariage homosexuel, on avait « humilié » une partie de la France. Il a aussitôt été accusé par les organismes de défense des homosexuels de « draguer » la droite.

Emmanuel Macron veut cependant croire que cette élection, qui ressemble pour l’instant à une boîte à surprises, sera différente des anciennes. Bref, que les vieux clivages sont caducs.

Un socle friable

Le politologue Thomas Guénolé a étudié, à l’aide du logiciel TalkWalker, l’exposition médiatique d’Emmanuel Macron. Dans le magazine Marianne, il en a conclu qu’il a bénéficié jusqu’au début de l’année d’un « matraquage médiatique colossal » comparable seulement à celui dont avait pu jouir Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. C’est donc maintenant que le véritable combat commence.

Or, la première découverte des sondeurs, c’est que son électorat est l’un des plus friables de cette présidentielle. Même s’il atteint un niveau de soutien étonnant et inégalé pour un candidat sans véritable parti, seulement 36 % de ses soutiens se disent assurés de leur vote. L’écart est énorme avec Marine Le Pen, qui jouit du socle le plus solide (81 %), et même avec François Fillon (70 %), dont les fidèles demeurent déterminés malgré ses déboires devant la justice.

Depuis un mois, la presse talonne Emmanuel Macron pour connaître son programme, que l’on annonce pour bientôt. Même s’il a fait connaître des propositions ici et là, le candidat est en effet le seul à ne pas avoir publié de programme en bonne et due forme. Plus le temps passe, plus les journalistes craignent qu’il en reporte la publication le plus tard possible. Pour le philosophe Marcel Gauchet, interrogé par L’Obs, cela s’explique facilement. Macron, dit-il, est essentiellement « porteur d’une vision économique du monde. Pour lui, la vie des sociétés se résume à l’économie. […] Il en appelle à la normalisation d’une des dernières nations à défendre une vision politique de la démocratie, contrairement à la philosophie économiste du monde occidental ». Le philosophe craint qu’au second tour, les Français aient à choisir « entre un candidat postmoderne d’un côté [Macron] et un candidat fossile de l’autre [Le Pen] ».

Sur un mince fil

Il est pourtant rare que les campagnes électorales françaises se jouent sur les questions économiques. Les enquêtes montrent que, pour l’instant, les supporteurs d’Emmanuel Macron se tiennent sur un fil assez mince sur la plupart des grandes questions politiques. Interrogés sur le rôle de l’État, le libéralisme économique et l’immigration, ils sont dans un équilibre parfait, à mi-chemin entre la gauche et la droite. Pour Jérôme Fourquet, de l’Ifop, « la nature cosmopolite de l’électorat de Macron peut paraître de prime abord utile pour un candidat qui souhaite dépasser le clivage gauche-droite. Mais cette spécificité est également une faiblesse dans la mesure où, sur toutes ces thématiques, ce nouvel électorat en gestation est littéralement coupé en deux. On comprend dès lors pourquoi, pour l’heure, le candidat entretient un certain flou sur ses propositions ».

Toute clarification risque donc de provoquer chez certains supporteurs un retour dans sa famille politique. Ce qu’Emmanuel Macron gagne en affirmant que la culture française n’existe pas, il peut aussi le perdre en disant son attachement à Jeanne d’Arc. Cet assemblage tiendra-t-il jusqu’au premier tour de la présidentielle ? C’est toute l’énigme de la candidature d’Emmanuel Macron. Tant il est vrai qu’« on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses propres dépens », disait le cardinal de Retz.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 18 février 2017 06 h 28

    Ballon de baudruche...

    Emmanuel Macron est un ballon de baudruche dirigé, selon moi, par l'empire financier dans lequel il tient une place de partenaire actif. Il s'agit de celui de la banque Rotshild et de qui s'en nourrit avec succès.
    Le rôle de Monsieur Macron est d'attirer vers lui les votes de la gauche bourgeoise, celle qui est toujours avantagée par des décisions politiques et sociales tièdes et qui, par besoin de sauvegarde morale, ne cesse de vouloir sauver les apparences de son positionnement politique à gauche.
    Ce qui au fond n'est qu'une posture puisque la conséquence directe de cette médiocrité d'opinion est simplement que les plus démunis de la société française ne cessent de se trouver plus en urgence sur le plan économique, éducatif et bien entendu, social.
    Dans une urgence dont on voit de plus en plus les conséquences en dénuement de réponses concrètes; à l'exemple évident des gestes de violence en groupe qui sont exercés dans les rues et à l'exemple aussi des gestes d'autodestruction et de suicide de plus en plus courants là-aussi.
    Cette mode "Macron", fragile et d'apparence de changement, passera une fois que les votes à la présidentielle et aux législatives auront passées, puisque le travail de report de voies ou de fusible de cet homme sera devenu inutile. Donc, soit par dégonflage du dit-ballon de baudruche, soit par explosion de celui-ci.
    Merci de m'avoir lu.

    • Serge Morin - Inscrit 18 février 2017 10 h 38

      Votre fine connaissance de la politique française est étonnante et que dire de la conclusion à laquelle vous arrivez.
      Ravi de vous avoir lu

    • Clermont Domingue - Abonné 18 février 2017 11 h 48

      J'aime votre analyse. Merci. Quoi qu'il en soit, la déclaration de Macron est une erreur de jugement. La guerre d'Algérie est encore trop près de nous.

    • Yves Côté - Abonné 19 février 2017 08 h 05

      Merci Messieurs Morin et Clermont de vos fleurs !
      Dommage pour moi qu'un poste de chroniqueur politique en France ne soit pas disponible et que l'un de vous ne soit pas mon "impresario", comme on le dit (justement...), ici en France...
      Salutations amicales et républicaines, Messieurs.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 février 2017 18 h 34

    Macron

    Fiable pour les uns, friable pour les autres.

  • Stéphane Laporte - Abonné 19 février 2017 17 h 40

    Centre?

    Lorse que quelqu'un dit qu'il n'est ni de gauche ni de droite c'est qu'en très grande majorité ils sont de droite. La gauche de Macron se situe beaucoup plus à droite que la mienne.