«Charlie Hebdo» reste fidèle à son humour noir

En ce sombre anniversaire, le journal satirique ironise en Une.
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse En ce sombre anniversaire, le journal satirique ironise en Une.

Deux ans après l’attentat qui avait décimé sa rédaction, Charlie Hebdo défend avec la même insolence le droit de rire de tout, même si les menaces persistent et que, selon son directeur Riss, « les gens sont devenus plus intolérants » à l’égard de l’hebdo satirique français.

 

Le 7 janvier 2015, la France bascule dans une ère de violence jihadiste qui a fait, depuis, 238 morts. Ce jour-là deux hommes armés, les frères Saïd et Chérif Kouachi, pénètrent dans les locaux parisiens du journal et exécutent 11 personnes, dont plusieurs dessinateurs au crayon grinçant – Cabu, Wolinksi, Charb, Honoré, Tignous.

 

« Je suis Charlie » devient un message de soutien viral. Des millions de Français, sidérés, descendent dans la rue pour une manifestation monstre de soutien au journal, ciblé pour ses caricatures du prophète Mahomet.

 

Jeudi, le ministre de l’Intérieur Bruno Le Roux et la maire de Paris Anne Hidalgo se sont recueillis sur les lieux des attentats de janvier 2015 qui ont fait au total 17 morts – entre la tuerie de Charlie Hebdo, revendiquée par al-Qaïda, et l’attaque deux jours plus tard d’un supermarché casher, menée par un délinquant multirécidiviste se revendiquant du groupe État islamique.

 

En ce sombre anniversaire, le journal satirique reste fidèle à son humour noir : « 2017, enfin le bout du tunnel », ironise la Une de cette semaine, avec un dessin montrant un personnage qui regarde dans le canon d’un fusil tenu par un islamiste.

 

Charlie Hebdo se vend bien davantage qu’avant 2015 : plus de 100 000 exemplaires chaque semaine contre 30 000 auparavant. Les fonds issus de la hausse des ventes et des abonnements de solidarité lui ont permis de se développer : son site Internet est partiellement traduit en anglais, une version papier vient d’être lancée en Allemagne.

 

Le monde entier surveille

 

Devenu un symbole de la liberté d’expression, Charlie Hebdo paie le prix de sa notoriété : ses dessins provoquent régulièrement des foudres et des menaces.

 

« Curieusement, on a l’impression que les gens sont devenus encore plus intolérants à l’égard de Charlie. Ils sont à l’affût du moindre de nos dessins », explique Riss, le directeur de la publication. « Avant, on nous disait de faire attention aux islamistes et maintenant il faut faire attention avec les islamistes, les Russes, les Turcs », confie-t-il à l’AFP.

 

Moscou s’est récemment indigné de dessins sur l’écrasement d’un avion militaire russe en Mer Noire, qui a fait une centaine de morts.

 

Et le président Vladimir Poutine avait déjà mis en garde les artistes russes contre un « comportement dangereusement révoltant » dépassant les limites de la liberté d’expression, en citant l’exemple de Charlie Hebdo.

 

En septembre, des milliers de messages d’insultes sont arrivés d’Italie après la publication d’un dessin comparant les victimes du séisme meurtrier d’Amatrice à un plat de lasagnes – sang et cadavres en guise de viande et sauce tomate.

 

« Des dessins comme ça, on en a fait plein avant et tout le monde s’en foutait », note Riss. « Avant, on était emmerdés en France par deux ou trois associations rétrogrades, maintenant on a l’impression que le monde entier surveille ce qu’on fait », juge-t-il.

 

Bunker

 

« Si demain on met en couverture une caricature de Mahomet, qui va nous défendre ? », s’interroge le journaliste. « On nous dira : vous êtes fous, vous l’avez bien cherché. Depuis deux ans, les gens sont devenus bien plus frileux ».

 

Et les menaces de mort continuent d’affluer. Plusieurs collaborateurs vivent sous escorte.

 

La rédaction a déménagé dans un bâtiment aux allures de bunker dans un lieu tenu secret. Rare visiteur autorisé, le réalisateur italien Francesco Mazza décrit un univers de grilles, de sas, d’interphones, de vitres blindées, de gardes armés et de gilet pare-balles dans un récit publié jeudi par Libération.

 

« S’il m’arrivait de révéler à qui que ce soit l’adresse, je serais aussitôt poursuivi par le journal pour mise en danger de la vie d’autrui », écrit-il.

 

« Je comprends très bien que les gens ne nous comprennent pas, se mettent en colère voire nous insultent. Ce que je ne comprends pas ce sont les gens qui veulent notre mort », lui a confié Coco, une dessinatrice rescapée.

 

 


 
6 commentaires
  • Rodrigo J. Mendoza T. - Abonné 5 janvier 2017 14 h 14

    Aveuglement...collectif?

    C'est incompréhensible tous ces recours en argent, en moyens technologiques, toute cette énergie d'exposition au risque, tout ce courage (civique?) pour revendiquer le droit d'insulter, de mépriser, de se moquer des croyences ou des sensibilités d'autrui. Présenter des innocents victimes d'un séisme comme des composants d'un ragoût macabre - parmi de nombreux autres "exploits" du même genre - évidence un complet aveuglement sur le rôle de la communications sociale; mais aussi une éloquente illustration du mauvais goût et de stupidité.

    Toute victime mérite notre solidarité. Mais la mort ne peut rien contre la coquinerie avouée et ventée.

    • Hélène Paulette - Abonnée 5 janvier 2017 17 h 33

      C.Q.F.D. monsieur Mendoza...

    • Maxime Parisotto - Inscrit 5 janvier 2017 20 h 29

      Dit quelqu'un qui n'a jamais ouvert un journal Charlie Hebdo!!!

    • Marc Therrien - Abonné 6 janvier 2017 16 h 49

      «Mais la mort ne peut rien contre la coquinerie avouée et ventée.»

      La mort, impuissante?? Que voulez-vous dire? Ou ne pas dire?

      La mort peut tout, car elle est la seule certitude qui réunit tous les êtres vivants dont les pauvres humains qui eux, sachant qu'ils sont mortels, doivent composer avec cette angoisse d'anéantissement qui les tenaille. C'est pour ça que beaucoup d'entre eux ont développé le sens de l'humour comme moyen de transcender le malheur, la peur, la souffrance et la folie.

      Et me joignant à Jean Cocteau, pour célébrer la vie et le rire avant la mort, je déclare: En tout cas, «la mort ne m'aura pas vivant».

      Marc Therrien

  • Maxime Parisotto - Inscrit 6 janvier 2017 08 h 14

    Je trouve déplorable, et là je reste poli, que les gens ici justifient le meurtre de journalistes par des terroristes.

    Parce qu'au fond, c'est de ça qu'il s'agit!

    C'est vraiment dégueulasse.

  • Michèle Cossette - Abonnée 7 janvier 2017 19 h 05

    Le second degré

    M. Mendoza, ce que je comprends, moi, de ces dessins de Charlie Hebdo sur les victimes du séisme d'Amatrice, c'est qu'en faisant de ces gens un ragoût indigeste, ils indiquent que quelqu'un ou quelque chose en a fait de la chair à pâtée. N'a-t-on pas lu en juillet que de nombreuses maisons ne répondaient pas aux normes de construction? Or, qui contrôle la construction en Italie, sinon la mafia?

    C'est la mafia, je pense, qui est visée par ces dessins. C'est pour la mafia que les victimes n'ont aucune valeur - pas pour Charlie Hebdo.