La France est-elle plus sécuritaire?

Des policiers montent la garde aux abords du marché de Noël de Strasbourg, en France, au lendemain de l’attaque de Berlin.
Photo: François Badias Associated Press Des policiers montent la garde aux abords du marché de Noël de Strasbourg, en France, au lendemain de l’attaque de Berlin.

La France n’a pas été vraiment surprise par l’attentat sauvage qui a fait 12 morts dans un marché de Noël à Berlin. Pour la plupart des responsables politiques français, qui s’attendaient à un attentat d’envergure durant cette période sensible, il n’est cependant pas question de supprimer ces marchés traditionnels ni d’empêcher les rassemblements qui marquent traditionnellement la période des Fêtes.

« Nous avons un haut niveau de menace et nous avons un niveau et un plan de mobilisation et de vigilance particulièrement élevés », a déclaré le président François Hollande, qui a rencontré la chancelière Angela Merkel mardi pour lui exprimer sa solidarité.

Malgré le carnage de Berlin, les élus locaux se sont portés à la défense de ces traditionnels marchés de Noël qui animent la plupart des villes de France et d’Allemagne pendant les Fêtes. « Va-t-on supprimer la fête nationale après l’attentat de Nice ou les marchés de Noël ? Ce serait laisser gagner les barbares », a déclaré Christian Estrosi, président de la région Provence-Côte d’Azur (PACA) et ancien maire de Nice, où 86 personnes ont péri dans un attentat le 14 juillet dernier.

Mesures moins strictes

Il faut dire qu’en France, ces marchés semblent faire l’objet de mesures de sécurité beaucoup plus draconiennes qu’en Allemagne. Est-ce l’expérience des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan ? La plupart des journalistes français ont été étonnés de constater que les policiers allemands qui surveillaient ces marchés n’avaient ni veste pare-balles ni fusils d’assaut.

Sur France Info, l’adjoint du maire de Strasbourg Alain Fontanel a raconté sa surprise de constater lors d’une visite à Berlin que les mesures de sécurité y « étaient beaucoup moins strictes qu’à Strasbourg », dit-il.

Strasbourg fortifiée

Contrairement aux marchés allemands, après l’hécatombe de Nice, les principaux marchés français ont été protégés contre les attentats au camion-bélier. Le mythique marché de Noël de Strasbourg, qui date de 1570 et accueille chaque année deux millions de visiteurs, a tout particulièrement fait l’objet de mesures exceptionnelles. Tous les ponts qui donnent accès à la vieille ville sont protégés par des véhicules lourds. Sur les voies de tramways, qui ne peuvent pas être bloquées, on a même retiré les pavés pour que les voitures et les camions qui s’y risqueraient tombent dans une ornière.

Même scénario à Paris, où les 180 petits chalets de bois qui décorent depuis un mois les trottoirs des Champs-Élysées sont barricadés derrière une soixantaine de blocs de béton armé qui pèsent une tonne et demie chacun. À Cannes, des jardinières ont été disposées autour du marché et la patinoire a été rapatriée dans un périmètre sécurisé.

Ailleurs, la surface et la durée de nombreux marchés ont été réduites. Pour pénétrer sur la place du marché de Noël de la Défense, près de Paris, il faut montrer patte blanche à des agents munis de détecteur de métaux. Dans plusieurs marchés, des agents en civil circulent parmi la foule. La plupart de ces mesures ont été calquées sur celles pratiquées dans les zones réservées aux partisans durant les matchs de l’Euro 2016. Une expérience que n’ont évidemment pas les policiers allemands.

Cela n’a pas empêché le président du syndicat de police Alliance, Philippe Lavenu, de suggérer sur BFM-TV de détourner la circulation sur les Champs-Élysées ou de restreindre certains marchés de Noël. Selon les maires, les problèmes de sécurité concernent surtout les petites municipalités qui n’ont pas les moyens de Paris ou de Strasbourg.

Merkel critiquée

Le marché de Noël le plus fréquenté de France, celui des Champs-Élysées, faisait d’ailleurs partie de la liste des cibles potentielles de cinq djihadistes arrêtés le 25 novembre dernier à Strasbourg et Marseille. Le groupe planifiait une attaque de grande envergure le 1er décembre dans la région parisienne. Sur leurs ordinateurs, on a retrouvé la trace d’une dizaine de lieux touristiques, comme Disneyland et les Champs-Élysées. En France, selon le ministère de l’Intérieur, 17 projets d’attentats ont été déjoués en 2016, dont la moitié depuis novembre.

À Paris, si la classe politique a exprimé sa compassion à l’égard de l’Allemagne, cela n’a pas empêché le député des Républicain Guillaume Larrivé de s’en prendre à la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel. « Le “willkommen” de madame Merkel a été une erreur historique », a-t-il déclaré. La présidente du Front national, Marine Le Pen, a réclamé quant à elle le « rétablissement immédiat de nos frontières nationales » et « l’arrêt tout aussi immédiat de la répartition des migrants dans nos communes ».

La lutte contre le terrorisme devra se traduire « par autre chose que l’état d’urgence », a déclaré Gérard Larcher, président du Sénat et porte-parole du candidat de la droite à la présidentielle. « Nous ne pourrons pas en rester aux perquisitions administratives, quid de l’assignation à résidence. Que fait-on pour les djihadistes qui reviennent ? Que fait-on avec les mineurs ? » s’est interrogé ce proche de François Fillon que certains imaginent déjà dans les habits du prochain premier ministre. Des questions qui se posent dorénavant en Allemagne aussi.

Pas de grandes différences, selon une spécialiste

Existe-t-il une culture policière et politique différente en Allemagne et en France ?

« Je ne partage pas cet avis, dit la professeure Barbara Thériault, spécialiste de l’Allemagne du Département de sociologie de l’Université de Montréal. Ce qui me frappe plutôt, c’est la réaction de routine face à ces événements. Ce que la chancelière, Angela Merkel, a dit rappelle beaucoup le discours du président Hollande au moment des attaques de Paris, avec les mêmes gestes posés, les fleurs, les chandelles, les réunions populaires. Le discours est le même aussi : nous n’aurons pas peur, nous ne changerons pas notre esprit de liberté, nous ne plierons pas. J’ai vu des choses semblables sur les médias sociaux. »

La professeure corrige aussi l’évaluation de la présence policière. « Les policiers sont là. Je travaille à Erfurt, une ville en Allemagne de l’Est. Je lisais les journaux du coin ce matin. On voit que de gros cubes de béton protègent le marché de Noël. »

La série photographique apparaît sur le site de la Thüringer Allgemeine. On y voit des ouvriers déposer les blocs aux intersections de la zone piétonnière menant aux kiosques festifs de la place centrale. Des policiers en uniforme et armés y patrouillent. « Les forces spéciales de la LKA [la police d’État allemande responsable des crimes graves] sont intervenues très rapidement après l’attentat de Berlin, tout comme les services d’urgence qui auraient sauvé plusieurs vies, ajoute la spécialiste de la police allemande, qui a étudié à Erfurt. Le très bon service de relations avec les médias de la police me semble aussi avoir fait du bon travail pour calmer le jeu. »
Stéphane Baillargeon