La gauche française en miettes

Emmanuel Macron
Photo: Georges Gobet Loïc Venance Agence France-Presse Emmanuel Macron

L’ombre de Gaston Deferre plane sur l’élection présidentielle française. À cinq mois du scrutin, certains n’hésitent plus à évoquer le souvenir de l’ancien maire de Marseille. En 1969, Gaston Deferre avait pris la direction des socialistes avec pour résultat qu’ils sortirent laminés de l’élection avec seulement 5,01 % du vote. C’est sur ces ruines que François Mitterrand entreprit de reconstruire l’unité de la gauche. Il faudra attendre 1978 pour que les socialistes supplantent le Parti communiste et deviennent le premier parti de la gauche française.

Cette époque tire-t-elle à sa fin ? C’est la question que se posait récemment le politologue Gérard Le Gall dans le quotidien Le Monde. « Pour le PS, l’enjeu [de cette élection] est historique. Il réside dans la réaffirmation ou non de sa suprématie au sein de la gauche, acquise depuis 1978 lorsqu’il a supplanté pour la première fois le Parti communiste. » François Hollande, qui annonçait la semaine dernière son intention de ne pas briguer un second mandat, laisse en effet la gauche dans un tel état de désoeuvrement que la perspective d’un éclatement presque complet du vote apparaît de plus en plus réaliste.

Valls dans l’adversité

C’est dans ce contexte et conscient de ce défi historique que le premier ministre Manuel Valls a annoncé cette semaine sa candidature à la primaire de la gauche. Quitte à forcer sa propre nature, celui qui voulait il n’y a pas si longtemps enterrer le mot « socialisme » se retrouve obligé de prêcher le rassemblement. « Je suis révolté au fond de moi-même à l’idée que la gauche soit disqualifiée, dit-il. Je constate la division à gauche, mais jusqu’à quand allons-nous subir ce spectacle ? Voilà un beau motif de sursaut. Il y a une exigence de rassemblement. Au fond de nous, je sais qu’il y a une envie de se retrouver. »

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L’ennui, c’est que cette envie ne s’est toujours pas manifestée et que l’on assiste même au contraire. L’ancien premier ministre avait à peine annoncé sa candidature que se répandait le mot d’ordre « Tout sauf Valls ». Son adversaire à la primaire Arnaud Montebourg n’a pas manqué de noter que Manuel Valls avait « proposé un discours d’opposant à sa propre politique ». Les sondages actuels montrent que les deux hommes arriveraient presque à égalité au second tour de la primaire. « Tout cela est tellement fluide qu’il est difficile de faire un pronostic », estime le politologue Gérard Grunberg.

À gauche, la bronca contre le Catalan va de la ministre Ségolène Royal à la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, en passant par l’ancienne garde des Sceaux, Christiane Taubira. La candidature de cette dernière a d’ailleurs été envisagée pour lui faire barrage. La mairesse de Lille, Martine Aubry, n’a pas non plus caché son insatisfaction face à un candidat qui se veut libéral en matière d’économie et ferme dans la lutte contre l’islamisme. Le 25 novembre, à Bondy, elle affirmait que « ceux qui pensent à gauche que l’identité devrait supplanter l’égalité se trompent complètement ».

Un parti éclaté

Dans le camp de l’ancien premier ministre, on compte les ralliements. Si ceux des ministres Jean-Yves Le Drian (Défense) et Michel Sapin (Économie) semblent assurés, ceux d’importants lieutenants, comme le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, ne sont toujours pas garantis. Ces derniers ne lui pardonnent pas d’avoir tout fait pour pousser François Hollande vers la sortie. Cette insatisfaction explique probablement la multiplication des candidatures, qui frisent pour l’instant la dizaine.

La dernière en date, qui devrait être annoncée ce week-end, se nomme Vincent Peillon. On soupçonne l’ancien ministre de l’Éducation, qui avait annoncé sa retraite de la vie politique pour écrire des romans policiers, d’être d’abord instrumentalisé contre Manuel Valls. Celui que la presse de droite surnomme le « scud anti-Valls » pourrait en effet aller chercher le soutien d’une partie de la garde rapprochée de François Hollande.

L’ennui de ces candidatures qui se multiplient, c’est que les scrutins des 22 et 29 janvier ressemblent de moins en moins à une primaire de la gauche et de plus en plus à un banal congrès du Parti socialiste, estiment les observateurs.

Mélenchon et Macron

En effet, l’appel des socialistes à se mobiliser largement à la primaire ne trouve guère d’écho à un moment où Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron ont choisi de la boycotter. Ces deux candidats d’extrême gauche et de centre gauche, qui font le choix de se présenter directement à la présidentielle, sont tous deux crédités de 14 % d’intentions de vote. Un point de plus que le résultat dont on crédite Manuel Valls s’il sortait victorieux de la primaire socialiste.

Photo: Georges Gobet Loïc Venance Agence France-Presse Jean-Luc Mélenchon

Avec ces trois forces à peu près égales, c’est donc l’avenir même du Parti socialiste qui pourrait se jouer dans les cinq prochains mois. Or, depuis que la droite a mobilisé plus de quatre millions d’électeurs dans sa primaire, la barre est haute pour les socialistes. Même une participation de deux ou trois millions apparaîtrait comme un échec. Certains remettent même en question la capacité des socialistes d’organiser une primaire digne de ce nom. Le PS a beau afficher un effectif de 120 000 personnes, Le Canard enchaîné révélait que seules 45 000 d’entre elles ont payé leur cotisation. Le premier secrétaire du parti, Jean-Christophe Cambadélis, a d’ailleurs réduit le nombre d’observateurs qui seront exigés dans chaque bureau de vote à chacun des tours de scrutin. Dans certaines régions, où les socialistes n’ont pratiquement plus d’élus, on reconnaît qu’il sera très difficile de tenir suffisamment de bureaux pour permettre à chacun d’aller voter sans devoir parcourir des kilomètres.

« Il ne suffit plus de sacraliser l’Union européenne et de diaboliser le populisme pour donner du contenu à un programme. Ces artifices n’ont plus de prises sur des gens qui subissent les crises produites par la rigidité de l’euro et la massification de l’immigration », écrivait récemment le chroniqueur du Figaro Ivan Rioufol. Les sondeurs ont beau retourner les chiffres dans tous les sens, aucun des scénarios actuels n’annonce une présence de la gauche au second tour de la présidentielle. « Ce qui est certain, c’est que le PS de gouvernement est mortel. Avant qu’il redevienne un parti capable de prendre le pouvoir, il s’écoulera beaucoup de temps et, peut-être même, ne le pourra-t-il plus », expliquait le politologue Gérard Grunberg dans le quotidien Le Télégramme. Ce qui se joue, pour l’instant, ce n’est donc pas tant la présence de la gauche au second tour que le choix de celui qui sera en mesure de rassembler ses orphelins après l’élection présidentielle.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 10 décembre 2016 08 h 30

    Désœuvrement?

    Ne veut-on pas plutôt parler de délabrement?