François Fillon impose un match à trois

Personne ne pensait que François Fillon pourrait perturber le match classique entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors des primaires de la droite.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Personne ne pensait que François Fillon pourrait perturber le match classique entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, lors des primaires de la droite.

La présidentielle française de 2017 se jouera-t-elle les 20 et 27 novembre prochains, à l’occasion du premier et du second tour des primaires de la droite et du centre ? Telle est la question que se posent des millions d’électeurs français à 24 heures du premier tour de ce scrutin qui pourrait choisir le prochain président français, tant la gauche semble aujourd’hui discréditée par le quinquennat de François Hollande.

Cette élection s’annonçait il y a trois semaines encore comme un match classique entre l’ancien président Nicolas Sarkozy et l’ancien premier ministre Alain Juppé. Mais elle est aujourd’hui perturbée par la montée en flèche d’un troisième homme que personne n’attendait. La performance de l’ancien premier ministre François Fillon fut telle dans les trois débats télévisés de la campagne que les trois hommes semblent aujourd’hui à égalité. Depuis quelques jours, plus aucun expert n’ose s’avancer sur le nom du vainqueur.

Juppé plafonne

Dans le dernier débat tenu jeudi dernier, le coup de colère de François Fillon contre les animateurs et leur politique « spectacle » pourrait avoir brisé son image de politicien réservé et sans grande autorité. Selon un sondage de la société Elabe, 39 % des sympathisants de la droite et du centre estiment que François Fillon a remporté ce débat haut la main. Seulement 26 % ont jugé Nicolas Sarkozy plus convaincant et 25 %, Alain Juppé. « Quand deux chiens se battent pour un os, le troisième part avec », écrivait vendredi l’éditorialiste du quotidien Les Échos.

La vaste enquête réalisée par Ipsos-Sopra Steria pour le quotidien Le Monde crédite François Fillon d’une progression de dix points. Une progression « qui ne s’est jamais vue pour aucun candidat depuis le début de cette enquête », précisent les auteurs. L’incertitude du résultat est d’autant plus grande que, contrairement aux États-Unis, la primaire est en France un mode de sélection des candidats encore mal connu des sondeurs. Le seul précédent fut la primaire de la gauche en 2012. Dimanche, « il est possible que 13 % des électeurs viennent de la gauche et 12 % du Front national, dit le politologue Pascal Perrineau. N’oublions pas aussi que 61 % du corps électoral est constitué de la France urbaine de province. Cela peut nous réserver des surprises. » Les sondeurs estiment que le vote y est beaucoup plus volatil que dans un scrutin normal, les électeurs étant tous de la même famille politique.

Est-ce un contrecoup du Brexit et de l’élection de Donald Trump ? Parti largement en tête, Alain Juppé plafonne aujourd’hui dans les sondages. Comme si le candidat de « l’identité heureuse » peinait à expliquer comment celle-ci se conjugue aux déboires qu’a connus la France ces dernières années. Ses effets de tribune dans la grande salle du Zénith lundi dernier et son langage « jeune » où l’homme de 71 ans déclarait avoir « la pêche et même l’hyper-pêche » n’ont pas eu l’effet prévu sur un électorat qui, rappelons-le, devrait être largement composé de retraités. Il se pourrait aussi que le lancement cette semaine de la candidature de l’ancien ministre socialiste des Finances Emmanuel Macron, dont le programme est proche de celui d’Alain Juppé, ait pu « semer le trouble chez certains », écrivait l’éditorialiste du quotidien Ouest France.

Un « souverainiste tranquille » ?

La domination sans partage d’Alain Juppé a longtemps tenu à sa capacité de rallier largement et de battre Marine Le Pen, dont la qualification au second tour de l’élection présidentielle ne semble guère faire de doute. Ce n’est peut-être plus le cas aujourd’hui avec l’arrivée de ce « souverainiste tranquille ».

En début de campagne, François Fillon s’est affirmé comme le plus libéral des candidats sur le plan économique. Le plus intransigeant sur l’équilibre des finances publiques, quitte à devoir réduire de 500 000 le nombre de fonctionnaires. Une opération qu’il explique en partie par l’augmentation des heures de travail dans le privé comme dans le public. Mais, plus la campagne avançait, plus François Fillon a rappelé qu’il avait été le seul parmi les candidats à voter contre le traité de Maastricht en 1992. Il a même évoqué la possibilité que la France se retire de la Cour européenne des droits de l’homme si celle-ci continue à condamner la France, comme elle l’a fait à deux reprises, pour son refus de reconnaître des enfants nés de mères porteuses aux États-Unis.

Son positionnement contre « le totalitarisme islamiste », auquel il a consacré un livre, a eu un écho majeur dans l’électorat. Sur l’école, François Fillon est aussi le seul à dénoncer « une caste de pédagogues prétentieux » qui ont « pris en otages nos enfants au nom d’une idéologie égalitariste ». Plus la campagne prenait forme, plus l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy semblait retrouver quelques-unes des intonations de son ancien maître à penser, le souverainiste (et grand ami du Québec) Philippe Séguin.

Des débats de bon niveau

« N’ayez pas peur de contredire les sondages et les médias qui avaient déjà tout arrangé à votre place », a-t-il conclu à la fin du débat jeudi dernier. Par son positionnement à la fois libéral en économie, conservateur en matière de moeurs et souverainiste sur les questions politiques et internationales, François Fillon semble donc en position de gruger des voix à la fois chez Alain Juppé et chez Nicolas Sarkozy. Reste à savoir s’il pourra en détourner suffisamment, alors que le premier est extrêmement populaire auprès des centristes de l’UDI et du Modem et que le second conserve un solide carré de fidèles chez Les Républicains.

Vendredi, l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing s’est prononcé en faveur de François Fillon, qu’il juge « sérieux et honnête ». Le grand perdant de ces primaires semble être Bruno Le Maire qui, malgré ses appels à renouveler le personnel politique, n’a pas su se démarquer sur le plan du programme. Quant à la seule femme du groupe, Nathalie Kosciusko-Morizet, elle s’est surtout concentrée sur le thème de l’économie numérique et a déjà reconnu sa défaite.

Deux semaines après l’élection de Donald Trump, les éditorialistes se sont félicités du bon niveau du débat politique en France. Plusieurs critiques craignent néanmoins que ces primaires ne servent qu’à couronner le candidat en avance dans les sondages pour l’élection présidentielle. Des sondages que domine toujours Alain Juppé. On verra dimanche s’ils se sont trompés.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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