Ni mort ni vivant, Max revient à la vie

Un enfant dépose des fleurs devant une plaque en mémoire aux victimes qui ont perdu la vie le 13 novembre 2015, proche du Café Bonne Bière à Paris. 
Photo: François Guillot Agence France-Presse Un enfant dépose des fleurs devant une plaque en mémoire aux victimes qui ont perdu la vie le 13 novembre 2015, proche du Café Bonne Bière à Paris. 

Dimanche, Max se préparait à participer aux commémorations des attentats de novembre 2015. Il y a un an jour pour jour, le chaos est entré dans sa vie alors qu’il regardait par la fenêtre, comme toujours, l’animation s’emparer le vendredi soir venu du quartier entourant le café À la bonne bière.

Ce soir-là, il avait les yeux rivés sur la rue quand il a vu les tireurs débarquer, balayer la terrasse de leurs mitraillettes et les gens tomber comme des mouches. Puis, tout est devenu machinal. Il a dévalé l’escalier de son immeuble pour se porter au secours des personnes qui gisaient au sol.

« Jusqu’à l’arrivée des secours, j’ai tenu la main d’une femme blessée. À mes côtés, un homme était étendu, avec la moitié du crâne éclaté. Un autre avait le haut du corps percé par trois balles et perdait son sang », raconte Max. Les images défilent comme dans un film. La flaque sombre qui s’étend sur l’asphalte. Et les secours qui n’arrivent pas. Puis, la main qu’il tient se relâche. La dame est morte exsangue.

Quand les policiers arrivent sur les lieux, ils le somment de retourner chez lui.

Accroché à sa fenêtre, il reste les yeux rivés sur les bâches étendues pour couvrir les corps. « Ils sont restés là toute la nuit jusqu’à 4 heures du matin. Je n’en pouvais plus de voir ces corps. Je suis redescendu voir les policiers. C’est là qu’ils ont vu que ça n’allait pas du tout », dit Max.

Grand gaillard (1,80 m, 90 kg), ce chef de cuisine, fort en gueule, habitué à mener sa brigade en cuisine, n’est plus maître de lui-même. Il pleure, crie, tremble comme une feuille. Des amis, qui le voient interrogé par les caméras de télévision, ne le reconnaissent pas.

En proie à un violent choc nerveux, il se rend à l’hôpital où on lui donne de quoi dormir.

Ni mort ni vivant

Les jours qui suivent, rien ne va plus. Les balles qui ont défiguré la façade du café À la bonne bière ont laissé des traces indélébiles dans son cerveau. Au bistro, il ne fonctionne plus. Ses gestes et son discours sont incohérents. Son patron lui dit : « Max, tu arrêtes le travail. »

Max ne comprend plus rien à rien. Non seulement son esprit est en constante alerte, mais son corps est devenu une bombe à retardement. « J’avais des symptômes de panique, de stress aigu, à tout moment. J’étais mouillé de sueur en permanence. Je sais ce que c’est que d’avoir un coup de chaud, je travaille en cuisine ! Mais là, j’étais trempé, continuellement. Pour rien. Je devais me changer de t-shirt constamment, traîner une serviette avec moi », raconte-t-il.

Pire, ce cuisinier prolixe avec ses clients n’arrive plus à parler distinctement. Les mots se bousculent dans sa bouche et se démantèlent en un cafouillis inintelligible. Il ne peut plus aligner une phrase sans bégayer et les images continuent de rouler en boucle dans son cerveau. Lui qui vit à deux pas du canal Saint-Martin finit par le voir comme son seul salut.

« Quand je suis allé voir le Dr Brunet, j’étais à deux doigts de faire une bêtise. Je lui ai dit : “Sauvez-moi, sinon je ne sais pas ce que je vais faire”. Il n’y avait plus rien à faire avec moi », dit-il.

Syndrome de stress post-traumatique

Dans son cerveau, la violence a déclenché un tsunami, a ravagé les synapses qui régulent le contrôle des émotions, du langage, de la pensée et bouleversé le délicat équilibre chimique qui fait de chacun un être à part entière. Son corps est intact, mais son être n’est plus qu’une zone sinistrée. Son esprit, un champ de ruines.

« C’était un cas de syndrome de stress post-traumatique [SSPT] comme la majorité des autres victimes des attentats que nous avons traitées dans notre étude. On parle des morts et des blessés, mais ce genre d’événements traumatiques a fait des milliers de victimes psychologiques dans les six lieux des attaques et les huit foyers où il y a eu des descentes de police », explique le Dr Alain Brunet, psychiatre à McGill et expert du syndrome de stress post-traumatique, appelé en renfort par les autorités de santé publique de France pour venir en aide aux victimes des attentats.

Exposé à un traitement expérimental basé sur la reconsolidation de la mémoire, Max doit coucher sur ses papiers le récit de ce qu’il a vu, minute par minute, puis absorber un médicament bêtabloquant juste après, et laisser s’écouler une heure. Cette approche, que les scientifiques tentent de valider, repose sur la capacité du propranolol à modifier lors d’une thérapie la mémoire émotionnelle rattachée à un événement. Elle vise à reprogrammer la partie du cerveau reptilien qui, meurtri par l’événement traumatique, continue de bombarder l’organisme d’hormones de stress.

« Une heure plus tard, je devais me relire. La première fois, c’était atroce, je n’arrivais même pas à parler, je pleurais et bégayais. C’était insupportable. Puis la deuxième séance, on a recommencé, j’y suis arrivé un peu mieux. Après six séances, j’étais capable de raconter normalement mon histoire, c’était plus calme en moi », dit-il.

Donc ça marche vraiment ?

« Je suis revenu à la vie. Je fonctionne. Là, je vous parle de ce soir-là, sans pleurer ni transpirer. Je suis capable de tenir le coup, malgré la tristesse que je ressens pour tous ces gens que j’ai vus mourir. Avant, mon cerveau était dysfonctionnel. »

Max a ressuscité. Littéralement. Il lui arrive même de sourire, d’avoir « la pêche », comme il dit. Il lui aurait été impossible de s’en tirer seul, de survivre à l’ouragan qui déferlait en lui. « Il faut que les gens aillent chercher de l’aide. On ne peut pas se sortir seul d’un truc pareil. On ne peut pas. »

Les attentats tuent, brisent des vies, des familles, mais laissent dans leur sillage d’immenses blessures invisibles. Des gens, comme Max, ni morts ni vivants, dépossédés de leur propre identité.

Dimanche, Max est allé aux commémorations des attentats.

« Ça va aller, Max ? Serez-vous capable de faire ça à ce flot d’émotions ? », lui a-t-on demandé avant les cérémonies.

« Il le faut, il faut que j’y aille pour toutes ces personnes que j’ai vues mourir, par respect. »

Avant de partir, il aura regardé encore une fois par la fenêtre. Cette fenêtre-là où tout a commencé.

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