Pour en finir avec l’état d’urgence

Dans la soirée du 13 novembre 2015, dès les premières rumeurs d’attentat, une douzaine de gendarmes de l’unité d’intervention de la gendarmerie (GIGN) se sont rapportés spontanément à la caserne des Célestins, à deux kilomètres du Bataclan. C’est la manière de faire dans ce corps d’élite de la gendarmerie, qui ne relève pas de la police, mais de l’armée. Sans attendre d’ordre, les gendarmes se sont rendus eux-mêmes à un lieu convenu à l’avance. Mais ce soir-là, l’ordre d’intervenir n’est jamais venu.

Il faudra plutôt attendre 20 longues minutes avant que n’interviennent deux autres unités d’élite, le RAID et le BRI, qui relèvent des forces de la police. Heureusement, devant le Bataclan, un commissaire qui passait par là par hasard a pris l’initiative d’entrer et d’ouvrir le feu sur un kamikaze, qui se fera aussitôt exploser. L’explosion mettra fin au carnage, obligeant les deux autres djihadistes à se réfugier à l’étage avec leurs otages.

Premiers arrivés sur les lieux, les policiers n’ont pas les armes pour affronter des kalachnikovs et demandent aux militaires d’intervenir pour secourir les blessés. On leur rétorque que ceux-ci ne sont là qu’« en assistance » et n’ont pas le droit d’intervenir. Il faudra deux heures pour secourir tout le monde.

L’état d’urgence est devenu “ une mécanique infernale ”, en voie d’affaiblir le système de défense français

 

Pour François Heisbourg, spécialiste international des questions de sécurité, ce genre de dysfonctionnements sur le terrain nuit aux très bons résultats des services de renseignement français. « Ces dernières années, presque tous les terroristes qui ont commis des attentats en France étaient fichés, dit-il. Cela veut dire qu’on les connaissait et que les radars étaient pointés dans la bonne direction. C’est quand même une bonne nouvelle. Mais ce n’est pas suffisant. »

Des dossiers qui se perdent

Depuis le 11 septembre 2001, la France se vantait de l’efficacité de ses services de renseignement, qui avaient permis d’échapper à des attentats comme ceux survenus à Madrid en 2004 et à Londres en 2005. Mais cette époque est révolue, selon François Heisbourg. La fusion, en 2008, de la Direction générale des renseignements généraux (DGRG) avec celle de la sécurité du territoire (DST) a créé de profonds dysfonctionnements. « On a démantelé les renseignements de proximité des grandes villes de province, ce qui a permis, par exemple, d’ignorer l’opinion des policiers de Toulouse, qui considéraient Mohamed Merah comme quelqu’un de très dangereux. À Paris, la DST le considérait plutôt comme une source qu’on pouvait éventuellement manipuler. »

Même confusion avec Saïd Kouachi, un des auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo, qui était allé s’entraîner au Yémen. Les services de renseignement l’ont repéré dès son retour sur le territoire. Mais lorsqu’il déménagera à Reims, on perdra mystérieusement sa trace, car la nouvelle entité des services de renseignement, la DGSI, n’a plus d’antenne dans cette ville. « En France, dit Heisbourg, nous avons de très bons services de renseignement, mais qui ne savent pas travailler ensemble. Le même problème se retrouve dans le domaine de l’intervention, comme on l’a vu au Bataclan. »

La même erreur s’est répétée le 9 janvier 2015, lors de l’envoi, non pas d’une, mais de deux unités spéciales (RAID et GIGN) pour donner l’assaut aux frères Kouachi à Dammartin-en-Goële. Quand, le même jour, Amedy Coulibaly prendra des otages à l’Hyper Cacher de Vincennes, le RAID se retrouvera coincé dans des embouteillages.

Pas de commission d’enquête

Coauteur, en 2005, d’un livre blanc sur le terrorisme, François Heisbourg déplore le refus du gouvernement de créer une véritable commission d’enquête sur les attentats du 13 novembre 2015, comme celle qui a suivi ceux du 11-Septembre aux États-Unis. Heureusement, dit-il, le gouvernement a renforcé, depuis, les renseignements en région et leur a donné plus de moyens, ainsi qu’aux forces d’intervention. Il a aussi été décidé que l’unité spéciale la plus proche sera la première à intervenir. « Mais cela ne suffit pas. Il faudrait pouvoir discuter de tous les aspects de la lutte antiterroriste. »

Devant ce refus, des députés de l’opposition ont créé une commission parlementaire présidée par le républicain Georges Fenech. Coïncidence tragique, son rapport a été déposé le 12 juillet dernier. « Imaginez, deux jours avant l’attentat de Nice, le gouvernement a rejeté du revers de la main les 39 recommandations de cette commission, dit François Heisbourg. Et il n’y a jamais eu de débat depuis ! »

Après l’attaque de Nice qui a fait 85 morts, François Hollande a prolongé une nouvelle fois l’état d’urgence. Or plusieurs experts, y compris des policiers, conviennent aujourd’hui que cet état d’urgence ne sert pratiquement plus à rien. Dans les trois premiers mois, il a permis de donner un coup de pied dans la fourmilière avec 3379 perquisitions et 587 saisies d’armes. « L’état d’urgence a eu un effet qui s’est rapidement amenuisé », écrivent les auteurs du rapport de la commission parlementaire. Jean-Frédéric Poisson, parmi les 26 élus qui ont voté contre sa reconduction,estime que « cet état d’urgence est aujourd’hui totalement “inutile et inefficace” ».


Surenchère à droite

Candidat à la primaire de la droite et du centre, ce député chrétien-démocrate est l’un des rares, à droite, à refuser la surenchère à laquelle se livrent la plupart des candidats. Nicolas Sarkozy a proposé d’assigner à résidence avec bracelet électronique toutes les personnes « fichées » ainsi que la création de centres de rétention. Opposé à un « Guantánamo à la française », Alain Juppé suggère plutôt la rétention administrative de tous les Français de retour de Syrie.

Nous avons de très bons services de renseignement, mais qui ne savent pas travailler ensemble. Le même problème se retrouve dans le domaine de l’intervention, comme on l’a vu au Bataclan. 

 

La députée républicaine de l’Essonne, Nathalie Kosciusko-Morizet, prône quant à elle « l’instauration d’une peine à perpétuité réelle et effective, sans possibilité de sortie, pour les terroristes ». Le 2 septembre dernier, le procureur de la République, François Molins, a dû rappeler à tous que « le socle de l’État de droit » implique qu’« on ne peut pas détenir quelqu’un avant qu’il ait commis une infraction ».


Un état d’urgence inutile

Comme lui, plusieurs agents du renseignement et des services de police s’opposent à la mise en rétention des personnes « fichées », ne serait-ce que pour pouvoir remonter les filières sans alerter les suspects. Selon Heisbourg, l’état d’urgence est devenu « une mécanique infernale », en voie d’affaiblir le système de défense français, et reconduit d’abord pour des raisons politiciennes.

« Non seulement ce n’est pas un progrès de l’État de droit, mais il est en train de carboniser les armées. L’opération Sentinelle mobilise des militaires dans des opérations qui pourraient être en partie sous-traitées à des vigiles privées. Cela démobilise les militaires, qui quittent le service prématurément. Il faut absolument démilitariser la lutte contre le terrorisme. » Sans oublier que tous ces soldats dans les rues contribuent à tuer le tourisme en France.

François Heisbourg craint que les terroristes profitent de la campagne présidentielle pour commettre un nouvel attentat. Il s’inquiète aussi du retour des djihadistes qui suivra l’affaiblissement du groupe État islamique en Syrie. « Il faudrait pouvoir en discuter quelque part, dit-il. Tout cela est très caractéristique d’un gouvernement qui n’aime pas le débat et refuse de se remettre en question. On préfère la communication et passer des heures à parler aux journalistes… »


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