Mitterrand amoureux

François Mitterrand a été président de la France de mai 1981 à mai 1995. Mitterrand et Anne Pingeot se sont rencontrés en 1962. Ce n’est qu’en 1994 que les Français découvrent l’existence de cette liaison dont était née leur fille, Mazarine.
Photo: Gérard Cerles Agence France-Presse François Mitterrand a été président de la France de mai 1981 à mai 1995. Mitterrand et Anne Pingeot se sont rencontrés en 1962. Ce n’est qu’en 1994 que les Français découvrent l’existence de cette liaison dont était née leur fille, Mazarine.

On savait qu’un écrivain sommeillait en François Mitterrand. On savait qu’il avait eu une maîtresse en la personne d’Anne Pingeot. On savait que tous deux avaient partagé pendant plus de 30 ans une vie secrète dont naquit en 1974 une fille, Mazarine. On savait tout cela, mais on ne savait pas que l’homme politique qui deviendra président avait vécu une passion dévorante au point d’écrire à la flamme de sa vie 1218 lettres d’amour.

Depuis quelques jours, le livre est en librairie, massif, posé là comme une enclume, une sorte de monument à l’autre Mitterrand. Celui que l’on voit sur la photo en bandeau montre un homme en retrait grave et admiratif aux pieds d’une femme resplendissante. Au sommet de l’Acropole, ils se regardent comme si le monde n’existait pas.

Visage et paysages

À l’ère du tweet, du texto, des smileys, des « petites phrases » et des « éléments de langage », ce livre semble venu d’un autre monde. Les dernières lettres ont pourtant à peine vingt ans. C’est en 1962 que le sénateur de la Nièvre, qui à 46 ans a été plusieurs fois ministre, rencontre sur une plage des Landes une jeune étudiante de 19 ans qui rêve d’étudier l’histoire de l’art. Les familles se connaissent depuis longtemps puisque le père d’Anne jouait au golf avec François Mitterrand. Dès le premier jour et jusqu’à sa mort, François Mitterrand écrira à cette femme. « Je t’aimerai jusqu’à la fin de moi », lui confie-t-il en 1970. Alors qu’il n’a jamais tenu de journal, il lui écrit tout le temps. Le matin en se levant. Le soir dans un petit hôtel de province. Au Sénat, pendant les discours. Et même à l’approche de la mort.

Tout au long de cette prose qui coule somme un fleuve, on voit défiler la France, ses paysages et son histoire. L’homme de gauche n’est pas seulement amoureux fou d’une femme qui le transfigure. Le visage de cette femme se confond avec les montagnes, les villages, les ciels et les églises de son pays qu’il décrit avec la même minutie et la même passion.

On comprend ici un peu mieux le rôle que joua Anne Pingeot. Mitterrand n’en fait pas mystère. Dès le 15 novembre 1964, il lui écrit : « Je bénis, ma bien-aimée, ton visage où j’essaie de lire ce que sera ma vie. Je t’ai rencontrée et j’ai tout de suite deviné que j’allais partir pour un grand voyage. »

C’est un tournant. Un tournant amoureux qui sera aussi politique. En 1965, François Mitterrand sera le candidat de l’ensemble de la gauche contre de Gaulle. Au milieu de la quarantaine, il sait qu’il ne fera plus jamais demi-tour. Sans jamais tomber dans l’anecdote, Mitterrand confie ses engagements à sa maîtresse. « J’aimerais vous conduire jusqu’à la signification profonde de mes choix, à l’idée que j’ai de la justice, de la souffrance, de l’indifférence des hommes devant leur destin… », écrit-il le 6 janvier 1964.

Le flot de lettres est continu jusqu’en 1982. Il s’interrompt presque durant les années de pouvoir. Mais, c’est pour mieux reprendre au départ de l’Élysée, en 1995. Malade, usé, fatigué, Mitterrand demeura un homme amoureux jusqu’à la fin. Dès le 21 mai 1964, il confiait à Anne : « Je sais cependant que vous êtes mon intermédiaire avec la beauté, la pureté, la grâce […] que vous me sauvez de mes ennemis intérieurs. »

« Je me parle à moi-même »

Interrogée sur France Culture, Anne Pingeot a confié douter encore de son impudeur à publier ces lettres qu’elle a entièrement retranscrites elle-même et accompagnées d’un volumineux index. Catherine Pozzi n’a-t-elle pas brûlé celles de Paul Valéry ? Et Madeleine celles d’André Gide ? C’est l’historien Jean-Noël Jeanneney de la Fondation Mitterrand qui l’a convaincue du contraire. À 73 ans, cette ancienne conservatrice des Musées nationaux dit vouloir mettre « de l’ordre ». Elle craignait probablement que d’autres les publient avec moins de soin.

Le livre ne contient que de rares annotations pour rappeler un événement ou situer un contexte. C’est donc essentiellement la prose de Mitterrand qui berce cette lecture. « Je me parle à moi-même en vous parlant », écrit-il. Au début, il s’essaie à quelques vers pas toujours maladroits. Les lettres se terminent parfois par de petits bonshommes qui sourient. Les émoticônes de l’époque. On sent bien que Mitterrand n’écrit pas qu’à son amante, mais aussi pour la postérité. Lui qui était convaincu d’être « le dernier des grands présidents » et qu’après lui, « il n’y aura plus que des financiers et des comptables ».

Accepter l’«inacceptable »

Cette correspondance s’ouvre sur un livre de Platon prêté à une jeune étudiante. Entre le romarin et le mimosa qu’il lui envoie, Mitterrand discute avec Anne de Stendhal, de Chateaubriand, de Paul Fort et d’Aragon. Les amoureux se donnent rendez-vous à La Hune et au Divan. Rien de plus normal que ces milliers de mots d’amour se retrouvent sur les étagères d’un libraire. Gallimard publie en même temps un carnet tenu par François Mitterrand entre 1964 et 1970, Journal pour Anne.

On cherchera en vain dans ces lettres la raison pour laquelle les amoureux décidèrent de garder leur relation secrète, puisque Mitterrand ne quittera jamais officiellement sa femme. Sur France Culture, Anne Pingeot a avoué avoir « accepté l’inacceptable ». Mais elle rappelle surtout le contexte de cette « province, très réactionnaire, de droite, pas évoluée » qui « rejoignait au fond l’enfance de François Mitterrand ». Et elle poursuit : « Je crois que ça a compté beaucoup parce qu’on comprenait très bien cette trame de devoir, cette trame de limite aussi que lui a dépassée, mais qu’il m’a aidée aussi à dépasser. »

Trois mois avant sa mort, c’est à Anne Pingeot que Mitterrand réservait cette phrase : « Tu as été ma chance de vie. » On s’extirpe de cette lecture comme si l’on revenait d’un autre monde. Sur France Culture, Anne Pingeot évoquait une « notion du temps […] qui n’a rien à voir avec le temps d’aujourd’hui ». Oui, un autre monde.

Lettres à Anne. 1962-1995

François Mitterrand, Gallimard, Paris, 2016, 1276 pages

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