Le ras-le-bol des Calaisiens

Lundi matin, des tracteurs et des véhicules lourds ont afflué sur l’autoroute A16 pour la bloquer.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Lundi matin, des tracteurs et des véhicules lourds ont afflué sur l’autoroute A16 pour la bloquer.

L’opération « coup-de-poing » a commencé au petit matin sous une pluie fine. Tracteurs et poids lourds ont pris la direction de Calais afin de bloquer complètement l’autoroute A16 qui donne accès aux traversiers et au tunnel vers l’Angleterre. La rocade entourant la ville a vite été paralysée pendant que près de 1000 petits commerçants, agriculteurs, élus ou simples Calaisiens formaient une chaîne humaine reliant le stade au port. « Calaisiens enfermés, migrants libres ! », pouvait-on lire sur les banderoles.

L’opération est une première. À deux pas du plus grand bidonville d’Europe, surnommé la « Jungle », elle visait à exprimer le ras-le-bol des Calaisiens face à un problème qui n’a fait que grossir avec les années. Jamais, depuis vingt ans, le nombre de migrants qui veulent rejoindre illégalement l’Angleterre n’a été si nombreux dans la région. Ils seraient 7000 à s’entasser près de la zone portuaire dans des conditions inhumaines, selon la police. Les associations humanitaires, elles, parlent plutôt de 9000 migrants.

L’opération escargot qui s’est déroulée lundi a été largement soutenue par la population qui klaxonnait les camions au passage. Certains offraient des sandwichs et du café aux chauffeurs. La manifestation dépassait les appartenances politiques puisque la mairesse de Calais, la républicaine (LR) Natacha Bouchart, ainsi que son opposant, le député socialiste Yann Capet, étaient au premier rang.

Agressions en hausse

Il faut dire que, depuis peu, les agressions de chauffeurs et les affrontements entre migrants se sont multipliés. « Ça fait plus de six mois que la rocade portuaire et l’A16 menant au port et au tunnel sont attaquées chaque nuit par des dizaines, des centaines de migrants », expliquait sur RTL Sébastien Rivera, secrétaire général de la Fédération nationale des transporteurs routiers du Pas-de-Calais. Chaque jour, c’est la peur au ventre que les camionneurs européens se dirigent vers la zone portuaire. Ils craignent d’être agressés ou de blesser des migrants qui tentent d’immobiliser leur camion pour monter à bord.

Il n’est pas rare que les clandestins jettent des troncs d’arbres au travers de la route et y mettent le feu. Une trentaine de barrages sont répertoriés chaque nuit. Samedi dernier, trois journalistes britanniques ont d’ailleurs été blessés alors qu’ils tentaient d’éviter un projectile lancé par des migrants. « Ma peur, c’est qu’un routier pète un câble et prenne pour cible un migrant », a déclaré le porte-parole du collectif des entreprises et des commerces du Calaisis, Frédéric Van Gansbeke.

Du côté de la mairie, on affirme que ce bidonville est une catastrophe économique pour la ville. Cet été, les touristes britanniques ont disparu des terrasses et des hôtels. À l’office du tourisme, les demandes d’informations ont baissé de 30 %. Quant aux agriculteurs, ils déplorent le pillage et le vandalisme qui détruisent leurs cultures.

Des promesses

Cette manifestation survient après que le ministre de l’Intérieur eut promis, vendredi, le « démantèlement total » de la Jungle « le plus rapidement possible ». Bernard Cazeneuve, qui dit vouloir agir avec « méthode », a cependant refusé de fixer une date. La mairesse Natacha Bouchart ne veut pourtant rien entendre d’un démantèlement par étapes.

En mars dernier, la zone sud de la « Jungle » avait été démantelée et une partie des migrants relogés. Leur nombre était alors tombé à 3000. Cinq mois plus tard, rien n’y paraît. Nombre de ceux qui ont été dirigés vers les 160 centres d’accueil et d’orientation répartis sur tout le territoire sont tout simplement revenus. « Si on accepte cette situation, eh bien, dans 6 mois, ce n’est pas 9000 migrants, c’est 15 000 migrants que l’on aura », dit la mairesse.

Avec la rentrée politique en cette année d’élection présidentielle, le sort de Calais est devenu un enjeu électoral. Candidat à la primaire de la droite, l’ancien président Nicolas Sarkozy a proposé de déplacer les migrants de l’autre côté de la Manche. « Puisque la plupart de ces étrangers viennent à Calais pour passer en Grande-Bretagne, je veux que nos amis britanniques assument désormais le traitement des demandes de ceux qui veulent l’asile chez eux, dans un centre fermé, en Grande-Bretagne, et assument également le retour de ceux qui seront déboutés », a déclaré le candidat au journal La Voix du Nord.

« Que la frontière reparte en Angleterre »

Dès le lendemain de la présidentielle, affirme l’ancien président, il sera à Londres pour renégocier les accords bilatéraux du Touquet qu’il avait lui-même signés en 2003 et qui font peser sur la France l’essentiel du contrôle de la frontière commune en échange d’un cofinancement.

Natacha Bouchart n’hésite pas non plus à proposer que « la frontière reparte en Angleterre ». Autre candidat à la primaire de la droite, Jean-François Copé s’est même dit prêt, en cas de refus des Britanniques, « à laisser passer les clandestins en Angleterre pour faire bouger les lignes ». S’il est élu, dit-il, il réglera la situation « en trois mois » et transférera les migrants dans une ancienne caserne réaffectée. Des déclarations qualifiées lundi de « démagogiques » par Bernard Cazeneuve.

Selon une enquête récente, 92 % des migrants de la « Jungle » interrogés disaient vouloir passer au Royaume-Uni alors même qu’ils pourraient facilement demander le droit d’asile en France. Selon le juriste Xavier Narvik, Calais est devenu le symbole de l’impuissance de la France à maîtriser les flux migratoires. Étrange paradoxe d’une société qui offre à tous le droit d’asile et de migrants qui n’en veulent désespérément pas.

5 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 6 septembre 2016 06 h 46

    Consternant!

    Avec Calais, voilà bien un exemple d'une France incapable de régler un autre problème. C'est fort symptomatique du blocage de la sociéte française et de son gouvernement. Bien désolant!

    M.L.

    • Bernard Terreault - Abonné 6 septembre 2016 11 h 45

      En tout respect, M. Lebel, qu'est-ce que vous feriez, VOUS ?

    • Michel Lebel - Abonné 6 septembre 2016 15 h 57

      @ Bernard Terreault,

      1. Vous démantelez rapidement la ''jungle''.
      2. Vous logez les migrants dans des camps ou bases militaires ou autres lieux qui peuvent accueillir des milliers de personnes.
      3. L'accès à la ''jungle'' de Calais est stictement interdit. Toute personne qui veut s''y installer est promptement envoyé dans un lieu de détention prévu: tout autre campement ''illégal'' sur le territoire français est aussi strictement interdit.
      4. Le tri est fait entre les migrants qui veulent rester en France (demande d'asile) et les autres sont renvoyés dans leur pays d'origine.


      Michel Lebel

  • Pierre Bernier - Abonné 6 septembre 2016 11 h 27

    Paradoxe ?

    Symptomatique des limites de l'UE... que les Britanniques disent vouloir quitter ?

  • Hélène Bruderlein - Abonnée 6 septembre 2016 15 h 07

    Hélène Bruderlein

    La solution? Évidente! Cesser les bombardements et retourner les migrants chez-eux. Dans un lieu sécurisé, enfermer les marchands d'armes, et leurs commanditaires.