Faire émerger «l’islam de France»

Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, salue le président du Conseil français du culte musulman, Anouar Kbibech.
Photo: Matthieu Alexandre Agenre France-Presse Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, salue le président du Conseil français du culte musulman, Anouar Kbibech.

Il y avait là le président du Conseil français du culte musulman, Anouar Kbibech, l’écrivain bien connu d’origine marocaine Tahar Ben Jelloun, l’islamologue Ghaleb Bencheikh et le recteur de la mosquée de Lyon, Kamel Kabtane. Entre le souvenir vivace des attentats de Nice et de Rouen et l’interminable polémique sur le burkini, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, réunissait cette semaine à Paris quelques-uns des principaux représentants du monde musulman en France.

Son objectif : tenter de calmer les polémiques tout en lançant une vaste réforme qui rendrait la seconde religion de France compatible avec la patrie de la laïcité. Exactement comme le sont depuis des décennies le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme. Il s’agit de « faire émerger un islam de France ancré dans les valeurs de la République », confiait le ministre au quotidien catholique de centre gauche La Croix à la veille de cette importante réunion.

Le ministre répondait ainsi à la tribune publiée à la fin de juillet dans le Journal du dimanche par 41 personnalités musulmanes. Celles-ci appelaient à « mener enfin la bataille culturelle contre l’islamisme radical » et à « faire le travail historique, anthropologique et théologique qui permet et permettra encore plus demain d’être français et musulman dans une république laïque ».

   

Un pacte avec l’islam

Le gouvernement français ne s’en cache pas, il veut réformer radicalement la formation des imams et le financement des mosquées, jusqu’ici laissés à l’initiative de pays étrangers, comme l’Arabie saoudite, l’Algérie ou le Maroc. Un chantier qui, de l’avis de la plupart des experts, pourrait s’étaler sur deux décennies. « Il y a urgence à aider l’islam de France à se débarrasser de ceux qui le minent de l’intérieur », avait d’ailleurs déclaré le 31 juillet dernier le premier ministre Manuel Valls, selon qui il faut « bâtir un véritable pacte avec l’islam de France ». Comme l’ont fait à des degrés divers l’Allemagne et la Grande-Bretagne, la France a expulsé plus de 80 imams radicaux depuis 2012. Une vingtaine de mosquées et de salles de prière ont aussi été fermées.

Bernard Cazeneuve a donc sorti des boules à mites la Fondation pour les oeuvres de l’islam. Créée en 2005 par le premier ministre Dominique de Villepin, cette organisation était demeurée une coquille vide, paralysée qu’elle était par les divisions des responsables musulmans. En la réformant de fond en comble et en la dotant d’un budget conséquent (cinq millions d’euros, dont un seul proviendra de l’État), le ministre veut doter l’islam d’une structure comme en possèdent les autres religions de France (Fondation Notre-Dame, Fondation pour le judaïsme, Fondation pour le protestantisme). Sans oublier de rendre transparents le financement des mosquées et la formation des imams.

Le défi est de taille. D’abord parce que l’islam n’a ni clergé ni structure unifiée. D’aucuns rappellent cependant qu’il en était de même avec les juifs avant que Napoléon crée le Consistoire des juifs de France sur le modèle des religions catholique et protestante. C’est en s’inspirant de cette démarche que Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs créé en 2003 le Conseil français du culte musulman (CFCM), dont la représentativité est cependant souvent contestée.

Un financement transparent

L’autre obstacle tient au fait qu’en France, depuis 1905, l’État s’en tient à une stricte laïcité qui interdit tout financement public des cultes. La Fondation ne pourra donc financer que des études et des projets éducatifs sur l’islam qui ont un intérêt public. Concernant la formation des imams, elle pourrait par exemple leur offrir des cours dans des matières profanes, comme l’histoire, l’éducation civique ou des cours de français.

Sa première tâche, d’ici le mois de décembre, sera de proposer la création d’une nouvelle structure, qui, elle, sera totalement indépendante de tout financement de l’État, et qui permettra de rendre transparent le financement des mosquées et d’organiser la formation des imams. « Le Conseil français du culte musulman, comme l’État, souhaite des imams dotés d’un haut niveau de qualification, et non pas autoproclamés ou ne sachant pas parler français », a déclaré le ministre. Bernard Cazeneuve ne cache pas son intention à terme de remplacer tous les imams détachés par des imams formés en France.

Comme l’islam français n’a pas encore de mode de financement transparent, on envisage, dit le ministre, un financement qui s’appuierait sur une contribution « volontaire et négociée » des acteurs de la filière halal, ainsi que sur les dons des fidèles. Sans interdire totalement le financement étranger, comme le proposent notamment le Front national et le parti souverainiste de Nicolas Dupont-Aignan, Debout la France, Bernard Cazeneuve veut au moins le rendre « transparent ». On estime à 200 le nombre de lieux de culte musulmans actuellement projetés en France.

Une nomination controversée

C’est l’ancien ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, connu pour sa défense de la laïcité, qui dirigera la nouvelle fondation. Dès 1999, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin, Chevènement avait lancé une consultation réunissant les principales composantes de l’islam en France. Une déclaration de principes avait alors été signée dans laquelle les organisations musulmanes reconnaissaient les principes de la République et de la laïcité.

Dans le quotidien Le Monde, Jean-Pierre Chevènement parle d’« un défi de civilisation ». Selon lui, « il faut que chacun trouve en lui la force de ne pas se laisser entraîner dans des surenchères dangereuses que la canicule d’août 2016 n’excuse pas. À l’obscurantisme, il faut répondre, plutôt que par la réglementation, par le combat des Lumières auquel tous sont conviés, musulmans ou non. L’islam de France et la démocratie sont parfaitement compatibles, dès lors que nos concitoyens musulmans acceptent d’entrer, comme ils le font de plus en plus, dans le débat républicain sanctionné par le suffrage universel. »

Dès l’annonce de sa nomination, l’ancien ministre a suscité la controverse en recommandant aux musulmans de se plier aux moeurs françaises en pratiquant leur culte « en toute liberté », mais avec « discrétion ». Qualifiée de « maladresse » par certains, cette nomination d’un non-musulman a cependant été défendue par plusieurs. « À gauche, peu de personnalités bénéficient d’une telle aura dans le monde arabo-musulman, a déclaré l’ancien préfet de Seine-Saint-Denis, Didier Leschi, coauteur avec l’écrivain Régis Debray de La laïcité au quotidien (Folio). Il a une grande culture sur l’islam, notamment grâce aux liens qu’il a longtemps entretenus avec l’islamologue Jacques Berque, l’un des traducteurs en français du Coran. »

Créer un modèle

Surnommé « le passeur des deux rives », Jacques Berque a passé 16 ans de sa vie à traduire le Coran. Jusqu’à sa mort, en 1995, il avait rêvé de voir surgir en France un islam des Lumières qui pourrait servir de modèle au monde arabo-musulman en affrontant les problèmes de la modernité. Jusqu’à sa mort, en 1995, il espéra que « se crée en France non pas un islam français, mais un islam de France, disons, pour simplifier, un islam gallican, c’est-à-dire un islam qui soit au fait des préoccupations d’une société moderne, qui résolve les problèmes qu’il n’a jamais eus à résoudre dans ses sociétés d’origine qui, pour des raisons historiques, ne sont pas des sociétés du niveau du nord de la Méditerranée. Figurez-vous le retentissement qu’aurait cet islam de progrès sur le reste de la zone islamique ». Un projet que, vingt ans plus tard, Jean-Pierre Chevènement n’hésite pas à faire sien.

Mais l’unanimité n’est pas faite à ce propos. Plusieurs ont vu dans la création de cette fondation une forme d’ingérence de l’État. « Les mêmes qui parlent de laïcité à longueur d’année la piétinent allègrement dès lors qu’il s’agit de dicter aux musulmans la manière d’organiser leur culte », écrit dans Le Monde Marwan Muhammad, responsable du Collectif contre l’islamophobie en France. Selon lui, « reconstruire, refonder, réformer » sont « autant de mots bien ambitieux pour des responsables politiques incapables eux-mêmes de repenser leur manière de gouverner ».

En entrevue dans le quotidien La Dépêche, l’écrivain Tahar Ben Jelloun a déclaré que cette fondation aura aussi pour tâche de « réparer les fractures entre l’islam et les Français non musulmans ». Il s’agit d’expliquer, dit-il, « le rôle de la laïcité, qui n’est pas contre les religions, mais qui leur demande de rester dans l’espace privé et de ne pas envahir l’espace public et politique ».

1 commentaire
  • Nadia Alexan - Abonnée 3 septembre 2016 21 h 48

    En quelques années, nous aurons les mêmes problèmes ici.

    En quelques années, nous aurons ici chez nous, les mêmes problèmes
    de culte, complètement opposés à nos valeurs et à notre manière de vie, si nos gouvernements continuent leur politique de «laissez-faire» qu'ils ont adopté depuis longtemps. En jouant à l'autruche, on continuant de subventionner les écoles privées et on banalisant le financement monumental de l'Arabie Saoudite de mosquées, centres d'intégrisme et d'endoctrinement, nos sociétés laïques se trouveront dans le même pétrin prochainement.