Poutine-Erdogan: l’entente pragmatique

Les présidents turc, Recep Tayyip Erdogan (à gauche), et russe, Vladimir Poutine, se sont rencontrés mardi à Saint-Pétersbourg.
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse Les présidents turc, Recep Tayyip Erdogan (à gauche), et russe, Vladimir Poutine, se sont rencontrés mardi à Saint-Pétersbourg.

Les journalistes turcs étaient venus nombreux assister aux retrouvailles. Après des mois de philippiques envoyées par médias interposés, Recep Tayyip Erdogan a engagé mardi une « nouvelle étape » avec Moscou. Au palais Constantin, luxueux théâtre de cette réconciliation médiatique situé au sud de Saint-Pétersbourg, le président turc a brisé la glace en rencontrant son homologue du Kremlin. Pour sa première visite à l’étranger depuis le putsch raté du 15 juillet, il n’a pas été avare en formules bienveillantes à son égard. Un rapprochement qui, selon Iouri Ouchakov, un conseiller de Poutine, révèle l’importance stratégique de Moscou pour Ankara.


Dire que les relations entre les deux pays s’étaient refroidies relève de l’euphémisme diplomatique. En Russie comme en Turquie, la majorité des médias nationaux s’était d’ailleurs alignée sur la position du pouvoir, rompant des liens jusqu’alors pragmatiques. À la suite de la destruction d’un bombardier russe par l’aviation turque au-dessus de la frontière turco-syrienne en novembre 2015, Moscou avait répliqué en adoptant des mesures de rétorsion économiques contre Ankara. Et avait frappé un point sensible en privant la Turquie de touristes russes, clientèle très friande du soleil d’Antalya.

Le président turc avait déjà cherché à arrondir les angles fin juin en adressant une lettre au président russe. Y exprimait-il des « excuses » ou de simples « regrets » ? La traduction de ses propos avait alimenté, en Russie, différentes interprétations. Soucieux de mettre fin à une querelle coûteuse, Erdogan aurait pris cette initiative sur les conseils d’intermédiaires réputés proches de Poutine, notamment Noursoultan Nazarbaïev, le président du Kazakhstan.

« L’union des humiliés »

Depuis, la Russie a ordonné une levée progressive des sanctions et fait preuve d’une étonnante mansuétude à l’égard de son ancien ennemi. Il y a deux mois encore, la télévision russe condamnait durement le « parrain des terroristes » faisant des affaires avec le groupe État islamique. Cette rencontre à Saint-Pétersbourg scellerait « l’union des humiliés », selon l’expression du magazine russe Slon. Recep Tayyip Erdogan n’a pas bonne presse dans les chancelleries occidentales. Vladimir Poutine non plus. Le contexte est propice à une entente pragmatique pour ces deux pays à la périphérie de l’Europe, géographiquement comme politiquement. « Moscou voit dans ces négociations des ouvertures géopolitiques sur au moins trois tableaux : les relations avec l’Occident, le "front syrien" et le projet eurasiatique. Dans quelle mesure ces objectifs sont réalisables, Moscou ne le sait pas encore, mais pour le Kremlin, le jeu en vaut la chandelle, analyse dans Slon Vladimir Frolov, expert en relations internationales. De son côté, Ankara a l’intention ferme de jouer la carte russe afin de riposter au flot de critiques de l’UE et des États-Unis sur les violations des droits de l’homme depuis le putsch raté. »

Piqué par la tiédeur manifestée après la tentative de coup d’État par les responsables occidentaux, Erdogan n’a pas été insensible au soutien du président russe, son « cher ami », qui fut l’un des premiers à réagir. « Moscou n’a pas exprimé d’objections à la répression sévère des putschistes et ne lui a pas fait de leçon de démocratie », observe Vladimir Frolov. Un soutien réaffirmé par Poutine mardi au cours de leur rencontre : la Russie est « catégoriquement opposée à toute tentative d’agir de manière inconstitutionnelle ».

Divergences de fond

Durant la conférence de presse, le dossier syrien, le plus épineux, a été peu évoqué — il devait être discuté, selon Poutine, en privé après la conférence. Le président turc a mis de l’eau dans son vin en reconnaissant l’importance de la position de Moscou, mais les divergences de fond persistent : leurs alliances régionales s’opposent, comme le point de vue qu’ils défendent sur l’avenir de Bachar al-Assad en Syrie. « Nous avons toujours proposé de trouver une solution au conflit, ensemble et au plus vite. Seulement, celle-ci ne pourra être trouvée tant que Bachar al-Assad reste au pouvoir. Il faut qu’il parte », a réaffirmé Erdogan dans un récent entretien au Monde. « Nos points de vue sur le problème syrien ne coïncident toujours pas […] mais nous avons un objectif commun, celui de régler la crise », a déclaré mardi Poutine.

Les deux chefs d’État ont émis le souhait de reprendre leurs relations commerciales — levée des sanctions, investissements — et la coopération énergétique : Erdogan a assuré que le gazoduc Turkish Stream serait réalisé, comme la centrale nucléaire d’Akkuyu. Après neuf mois de crise, « nous avons un travail difficile à faire pour réanimer la coopération économique et commerciale », a commenté Poutine. La journée devait s’achever par une rencontre avec des représentants de la communauté d’affaires russo-turque.

À voir en vidéo

4 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 10 août 2016 06 h 14

    Péril en vue

    Danger dans la demeure.

  • Jean-Pierre Martel - Inscrit 10 août 2016 09 h 17

    Géopolitique

    En premier lieu, une nuance.

    « À la suite de la destruction d’un bombardier russe par l’aviation turque au-dessus de la frontière turco-syrienne en novembre 2015 » : ceci est la version turque des évènements.

    Soyons précis. Il s’agissait plutôt d’un avion russe abattu _en territoire syrien_ après qu’il eut survolé pendant 17 secondes une étroite bande de territoire turc s’invaginant en territoire syrien. Cela est très différent.

    D’autre part, si la Russie accueille si aimablement Erdoğan, c’est que ce dernier est sujet aux voltefaces imprévisibles. Or la Russie a tout à gagner d’un renversement des alliances de la Turquie.

    Ce pays est déjà en porte-à-faux avec l’OTAN au sujet de l’État islamique (appuyé officieusement par Ankara).

    Contrairement à l’Ukraine, la Turquie ne peut pas être sommée de choisir entre la Russie et l’Europe puisque l’Europe est à la merci de la Turquie au sujet de la crise migratoire.

    Afin de soutenir son développement économique, la Turquie a intérêt à obtenir le gaz naturel russe puisque les projets concurrents d’acheminement de gaz qatari et iranien sont bloqués en raison de la guerre en Syrie.

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 10 août 2016 09 h 40

    Erdogan

    Aucune confiance. Le talon d'Achille de l'OTAN. Un dictateur embryonnaire en pleine croissance.

  • Daniel Gagnon - Abonné 10 août 2016 10 h 22

    OTAN en emporte le vent...

    Quelle que soit l'interprétation que l'on donne au tableau grandiose et creux de cette réconciliation bidon, Monsieur Poutine montre qu'aux abords des élections américaines, où l’ami Trump veut affaiblir la politique étrangère américaine démocrate, est partagé entre l'envie de frapper le méchant Recep Erdogan (oeil pour œil, dent pour dent) depuis l'humiliante attaque des avions de chasse turques) et la duplicité de ravaler son orgueil pour un certain temps, ménageant sa gloire, la gloire de voir d'autres idéaux, contre l'OTAN, entre autres, se réaliser, et installer la Grande Russie dans son fauteuil.