L’armée turque sort humiliée du coup d’État raté

L’armée turque avait été créée sur le modèle jacobin.
Photo: Ilyas Akengin Agence FRance-Presse L’armée turque avait été créée sur le modèle jacobin.

Certains experts n’hésitent pas à parler « d’une institution dévastée ». Ils évoquent même le risque « d’un krach sécuritaire ». L’armée turque — 510 000 militaires, numériquement la deuxième de l’Alliance atlantique (OTAN) derrière celle des États-Unis — sort profondément lacérée et humiliée du coup d’État raté du 15 juillet.

Sa haute hiérarchie a été incapable de contrer les putschistes et le président islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan, a déjà annoncé lundi dernier que le Conseil militaire suprême (YAS) apportera « un sang neuf », avec de nouvelles nominations. Jusqu’ici assez largement autonomes, les forces armées pourraient bientôt passer sous la tutelle directe du ministère de la Défense, et les écoles de cadets — creuset des élites galonnées —, sous celle du ministère de l’Éducation. La gendarmerie, comme en France, dépendrait du ministère de l’Intérieur.

Histoire mouvementée

C’est la fin d’une époque. Autoproclamée gardienne des valeurs de la République — notamment de la laïcité —, l’armée turque avait été créée par Mustapha Kemal (1881-1938) sur le modèle jacobin. Elle avait par trois fois pris le pouvoir — en 1960, en 1971, en 1980 —, estimant que ces valeurs étaient en danger. En 1997, elle avait aussi poussé à la démission le premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, le mentor de M. Erdogan. Les réformes menées par le Parti de la justice et du développement (AKP) — la formation de M. Erdogan —, avec le soutien de Bruxelles, avaient réduit le rôle politique des militaires. Ces derniers n’en demeuraient pas moins incontournables. Depuis le « coup » avorté, 178 généraux et amiraux, soit 50 % des « pachas », ont été placés en garde à vue ou font l’objet d’une enquête, et 149 d’entre eux, comme un millier d’autres officiers, ont été chassés de l’armée pour « conduite déshonorante ».

« Le coup d’État manqué aura des répercussions sur la capacité de la Turquie à contribuer à la sécurité régionale », s’inquiète Sinan Ulgen, le président de l’EDAM, l’un des think tanks turcs, notamment parce que la répression qui a suivi rend « particulièrement problématique la coopération entre l’armée, la police et le renseignement ».

« Un grand nettoyage est certes nécessaire, mais j’en crains les excès et surtout qu’il ne serve de prétexte à la totale reprise en main d’une armée déjà par trop ébranlée par les purges passées », explique Ahmet Yavuz, ex-général de l’armée de terre qui, comme des dizaines de ses pairs, fut accusé et condamné à dix-huit ans de prison dans l’affaire Balyoz — un prétendu complot contre l’AKP. De nombreux hauts gradés furent ainsi condamnés dans le cadre de l’affaire Ergenekon, une autre supposée conjuration « kémaliste » contre le pouvoir islamiste.

Entre 2008 et 2013, plus de 15 % des généraux ont été incarcérés sur la base de preuves pour le moins contestables, voire fabriquées de toutes pièces. « Menées à l’époque de l’alliance entre l’AKP et la communauté de Fethullah Gülen [le prédicateur exilé aux États-Unis et aujourd’hui accusé par Ankara d’avoir ourdi le putsch du 15 juillet], ces épurations ont permis d’ouvrir la voie aux militaires proches de la Confrérie güleniste », relève Rusen Cakir, spécialiste de l’islamisme turc, soulignant que, « dans un tel contexte, l’AKP porte une grande responsabilité dans la tentative de coup d’État du 15 juillet ».

Après sa rupture avec ce mouvement, dénoncé comme « un État parallèle » tout-puissant dans la justice et la police, M. Erdogan s’était rapproché des militaires, ses anciens adversaires. Les procès avaient été révisés et, en avril, la Haute Cour d’appel avait cassé les condamnations de 275 hauts gradés, dont l’ancien chef d’état-major Ilker Basbug.

« Moi, comme le pays, avons été bernés […]. C’était un complot orchestré par cette organisation avide de mettre la main sur la Turquie au travers de ses réseaux dans les institutions étatiques », avait reconnu M. Erdogan, dans un rare exercice de contrition, en mars 2015, devant l’académie militaire.

« Malaise profond »

Mais cette réconciliation reste fragile. « Les militaires n’ont rien oublié et le malaise reste très profond, car le haut commandement s’était montré incapable de protéger les siens et le corps des officiers s’est senti abandonné », explique Gareth Jenkins, universitaire et spécialiste de l’armée turque. À cela s’ajoute désormais le choc créé par l’ampleur des infiltrations des fidèles, ou supposés tels, de la Confrérie de Fethullah Gülen.

Levent Turkkan, le propre aide de camp du chef d’état-major, était l’un des piliers du complot. Il a reconnu — certes après de sérieux tabassages — être un membre de la Confrérie, qui lui avait permis, à lui fils de pauvre fermier, d’entrer à l’académie militaire. Les forces engagées dans le coup d’État raté étaient, selon l’état-major, limitées : une vingtaine de F16, une trentaine d’hélicoptères, une quarantaine de blindés et, en tout, quelque 9000 militaires, un chiffre qui correspond au nombre des arrestations.

« Les putschistes ont cristallisé un ressentiment anti-Erdogan resté très fort parmi les officiers, même si nombre des soutiens sur lesquels ils comptaient leur ont fait apparemment faux bond au dernier moment », analyse un expert turc des questions de défense. L’armée de terre — 65 % des effectifs — n’a été que peu impliquée. Parmi les putschistes ou supposés tels figurent certes quelques vieux kémalistes, mais surtout de jeunes officiers nationalistes, notamment dans la gendarmerie. Cette dernière est en première ligne dans le sud-est du pays contre la rébellion kurde et beaucoup y sont écoeurés des volte-face de M. Erdogan dans ce dossier. Il y a aussi nombre d’officiers d’aviation, l’armée la plus épurée pendant l’affaire Balyoz avec la marine, où les gülenistes ont donc pu pousser leurs partisans dans la hiérarchie.

Ce sont aussi les militaires turcs les plus intégrés à la machine otanienne. Certaines des réunions des comploteurs se tenaient sur la base d’Incirlik, d’où partent les avions américains — menant les frappes en Syrie et en Irak et dont le commandant a été arrêté. Cela alimente les théories du complot mises en avant par M. Erdogan lui-même, évoquant « la main de l’étranger », comme par les nationalistes les plus durs, y compris dans l’armée.

Menaces et fascination

« Pour nombre de jeunes officiers turcs, les principales menaces contre leur pays sont, dans l’ordre : les États-Unis, pour leur volonté hégémonique, Israël et l’Union européenne, qui menacent l’unité nationale en attisant les particularismes régionaux », reconnaît un militaire occidental. Divers courants et sensibilités traversent cette armée traditionnellement divisée entre « souverainistes » et « atlantistes ». Mais certains militaires turcs ne cachent pas leur fascination pour le président russe Poutine et ses projets « eurasiatiques ».

Ces thèmes, mis sous le boisseau pendant les tensions qui avaient suivi la destruction en novembre 2015 d’un bombardier russe Su-24 ayant violé l’espace aérien turc près de la frontière syrienne, refleurissent avec la réconciliation entre Moscou et Ankara après les excuses de M. Erdogan. Ce qui ne rassure pas les diplomates occidentaux.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.