Une autre attaque sordide secoue la France

L’église de Saint-Étienne-du-Rouvray a été ciblée.
Photo: François Mori Associated Press L’église de Saint-Étienne-du-Rouvray a été ciblée.

La France a été frappée une fois de plus mardi par une attaque terroriste, cette fois dans une église où, en pleine messe, un prêtre de 84 ans a été égorgé par un jeune homme séduit par l’appel du groupe État islamique (EI). Mais devant la prolifération des attentats et les vives réactions qu’ils suscitent, des experts appellent au calme. Et rappellent que ces incidents graves sont bien moins fréquents en Occident aujourd’hui qu’ils ne l’étaient au cours des années 1970 ou 1990, tout en ne représentant qu’une fraction de ceux perpétrés ailleurs sur la planète.

C’était l’heure de la messe à Saint-Étienne-du-Rouvray, bourgade normande de 29 000 habitants. Deux hommes se sont introduits dans l’église du coin et on ont pris en otages six personnes, le prêtre, trois religieuses et un couple de paroissiens. Atteints par balle alors qu’ils sortaient de l’église en compagnie d’otages, les deux jeunes suspects — dont l’un avant déjà été fiché « S » (voir encadré) par l’État français parce qu’il avait tenté deux fois plutôt qu’une de se rendre en Syrie pour y combattre avec le groupe EI — sont morts sur le coup. Dans l’église se trouvait le corps du prêtre Jacques Hamel, tué par des coups à l’arme blanche à la gorge et au thorax, et celui d’un paroissien, blessé à la gorge.

Photo: Agence France-Presse Le prêtre Jacques Hamel a été tué lundi à Saint-Étienne-du-Rouvray, une cité ouvrière de 29 000 habitants dans la banlieue de Rouen, en Normandie.

L’attaque a été perpétrée par « deux terroristes se réclamant de Daech » autre nom du groupe EI, a affirmé le président François Hollande. Le groupe EI les a présentés comme deux de ses « soldats ».

L’un d’eux était Adel Kermiche, 19 ans. Il était connu de la justice depuis mars 2015. Il avait été arrêté alors qu’il utilisait l’identité de son frère pour se rendre en Syrie. Un mois et demi plus tard, il avait de nouveau quitté le domicile familial, et avait été localisé en Turquie. Il se déplaçait depuis avec un bracelet de sécurité permettant aux autorités de le suivre à la trace, ce qui n’aura visiblement pas suffi pour éviter le drame. Un autre.

Longue histoire terroriste

Les dix-huit derniers mois ont été riches en tragédies d’origine terroriste en Europe, notamment en France, en Belgique et en Allemagne. Membre de l’équipe qui tient la Base de données globale du terrorisme (GTD) du Consortium national pour l’étude du terrorisme et les réponses au terrorisme de l’Université du Maryland — qui recense les attentats terroristes survenus depuis 1970 —, Erin Miller s’attend à ce que la tendance à la hausse observée en 2015 dans le nombre d’attaques et de morts se poursuive lorsque les données pour 2016 seront rendues publiques. « Si on se fie à la couverture médiatique, on observe en ce moment en Europe un nombre alarmant d’attaques et de morts. Mais les gens oublient parfois la longue histoire de terrorisme en Europe, des attentats qui se sont étendus sur de longues périodes et qui ont eu des effets dévastateurs », dit-elle, citant en exemple le mouvement indépendantiste irlandais, l’ETA basque, les Brigades rouges italiennes ou encore de nombreux autres survenus en France au cours des années 1980 et 1990.
 

 

Expert en sécurité, Michel Juneau-Katsuya, un ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), partage cette analyse. Même si elles sont moins nombreuses qu’à l’époque, les menaces sont aujourd’hui beaucoup moins faciles à identifier et à éradiquer pour les agences de renseignement, croit-il. « Dans les années 1990, nos collègues français pouvaient fournir des détails d’une précision phénoménale sur les suspects. Aujourd’hui, on est aux prises avec des gens qui peuvent se manifester à tout moment, et dont on ne connaissait même pas l’existence. Et ils sont partout, et de partout, et passent sous le radar. »

Et pourquoi en Europe plutôt qu’ailleurs en Occident ? La clef se trouve dans l’intégration ou non des immigrants, avance le SCRS dans un rapport paru en mai, quelques semaines avant l’éclosion de la plus récente vague d’attentats. La recherche démontre l’importance des liens sociaux et familiaux dans la prévention du recrutement. « Le bassin des jeunes musulmans privés de leurs droits est plus grand en Europe [et] les jeunes musulmans européens se décrivent, souvent à juste titre, comme victimes de préjugés dans le milieu de travail et dans la société en général. » Ils sont beaucoup plus susceptibles d’être sans emploi et d’être moins bien payés pour le même travail que les Européens « de souche », souligne l’agence.

L’exemple de la Belgique est particulièrement frappant : si 10 % des Belges de souche vivent sous le seuil de la pauvreté, cette proportion est de 59 % pour les Turcs et de 56 % pour les Marocains établis en Belgique. Environ 4,7 millions de musulmans vivent en France, dont un grand nombre dans la pauvreté. D’après les estimations, 1550 citoyens français sont partis pour la Syrie ou l’Irak, et quelque 11 400 citoyens sont inscrits comme islamistes radicaux dans les fichiers de surveillance de la France.

Quoi qu’il en soit, il suffit de consulter la GTD pour comprendre que l’Europe n’a pas le monopole du malheur. C’est plutôt le contraire : proportionnellement, le Vieux Continent demeure l’un des moins touchés par la menace terroriste. « Cela vient nous toucher davantage parce que c’est en Occident. Mais il y a des attentats souvent bien plus meurtriers tous les jours sur la planète, souvent à peine couverts par les médias, ou pas du tout », déplore Michel Juneau-Katsuya.


Qu’est-ce que la « fiche S » ?

Son nom refait surface chaque fois qu’un attentat survient en France. La « fiche S », évoquée par les médias de l’Hexagone pour désigner les milliers de personnes listées comme pouvant poser des risques à la sécurité nationale, n’est en fait que l’une des catégories du Fichier des personnes recherchées (FPR) de la police et de la justice française, où l’on retrouve aussi les mineurs en fugue (M) ou encore les contribuables devant de l’argent au fisc (T). C’est habituellement à la suite d’une décision administrative, judiciaire ou fiscale qu’un nom est inscrit au FPR. Ce qui n’est toutefois pas le cas pour les fiches S, créées par les services de renseignement lorsqu’on pressent qu’un individu a des « visées terroristes » ou qu’il représente une « atteinte à la sûreté de l’État ». Il n’est pas nécessaire qu’un crime ait été commis : de simples soupçons des autorités peuvent suffire. La fiche S compte elle-même plusieurs catégories, S14 désignant par exemple les combattants djihadistes revenus d’Irak ou de Syrie. Le Service canadien du renseignement de sécurité et la Gendarmerie royale disposent d’un répertoire semblable, à ne pas confondre avec les fameux certificats de sécurité, une procédure de renvoi des non-Canadiens interdits de territoire pour des motifs de sécurité ou d’atteinte aux droits.
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 27 juillet 2016 07 h 39

    Faire usage de la violence est aussi...

    ...un choix. Celui d'avoir recours à un des plus grands cadeaux dont jouit l'Homme. Certains diront, avec justesse, qu'il s'agit d'un cadeau empoisonné. Empoisonné parce que l'Homme s'en sert parfois si mal. L'usage du mot «mal» m'apparaît ici réducteur. Ce cadeau qui se nomme «liberté». L'Homme est libre d'avoir recours à la violence sous quelque forme et contenu que ce soit. Une violence qui exprime, hors de tout doute, une pauvreté profonde.
    Je n'ai les compétences pour m'exprimer sur la sociologie de la violence. Je puis juste témoigner de mes propres expériences d'usage de la violence; conscient des inqualifiables et incommensurables conséquences engendrées.
    Ce matin, en Syrie, une autre attaque. Que y dire ?
    Je pense aux victimes directes et indirectes et aux auteurs.es de ces bestialités. Et si j'osais y ajouter des prières ? Celles de l'ex-bagnard que j'ai été ?
    Sans prétention aucune...
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 juillet 2016 10 h 22

    … ?!?

    « Il se déplaçait depuis avec un bracelet de sécurité permettant aux autorités de le suivre à la trace » (Philippe Orfali, AFP)

    Bien que ce bracelet-traceur relève d’une mesure de sécurité exemplaire, il ne saurait indiquer si la personne est en train de commettre un méfait ni non plus faire voir ce qu’elle utilise pour le réaliser.

    Dans le cas présent, où ce traceur devait présumer aux autorités que la-dite personne allait dans une église, fréquenter un site religieux n’est pas « criminel » !

    Sauf que ….

    … ?!? - 27 juillet 2016 -

  • Jacques Morin - Inscrit 27 juillet 2016 16 h 36

    La variable religieuse


    Évacuer la variable religieuse dans l'étiologie de la violence terroriste en France et en Europe n'est pas une bonne méthode.

    Le réductionnisme socio-économique est impuissant à expliquer en profondeur la vague d"attentats qui secoue le Vieux Continent.

    Beaucoup de ces terroristes jouissent d'une position sociale enviable.

    Pourquoi refuser de mettre en cause l'islamisme, ce visage de l'islam?