Les kiosquiers de Paris en première ligne

Nelly Todde tient un kiosque dans Montmartre et soutient que la vente de la presse lui rapporte 30 euros net par jour, pour 12 heures de travail.
Photo: Pierre Tremblay Nelly Todde tient un kiosque dans Montmartre et soutient que la vente de la presse lui rapporte 30 euros net par jour, pour 12 heures de travail.

Ils vivent la crise de la presse 70 heures par semaine dans cinq mètres carrés. Les kiosquiers, incontournables du décor parisien depuis près de 160 ans, sont les derniers résistants de l’information sur papier. À l’aube d’une modernisation de leurs célèbres édicules, portrait d’une profession qui se serait bien passée d’Internet.

« Ici, c’est la Rolls des kiosques ! » se réjouit Patrick. Il est 8 h 30 et les habitants du XXe arrondissement défilent chez ce kiosquier de 58 ans avant de s’engouffrer, journal à la main, dans le métro Gambetta. Patrick n’est pas peu fier de son kiosque, un peu plus grand que la moyenne et bien situé. Il s’en sort d’ailleurs plutôt bien : 2000 à 3000 euros (entre 2700 et 4100 dollars canadiens) net par mois. Mais à 70 heures par semaine, son salaire horaire oscille autour du salaire minimum (7,51 € net/h). Depuis ses débuts en 1989, il a perdu 50 % de ses ventes en volume papier et presque 30 % de son chiffre d’affaires. « L’augmentation des commissions [retirées sur chaque vente] a un peu compensé, mais pas assez », explique-t-il.

 

 

 

Les ventes au numéro ont chuté de 30 % en France au cours des dix dernières années. La presse quotidienne nationale (Le Figaro, Le Monde, Libération, etc.), dont les kiosquiers sont largement tributaires, est touchée de plein fouet. « En France, ça fait longtemps que la presse est en péril et c’est arrivé bien avant les autres pays européens », explique Patrick Eveno, historien de la presse. « L’une des raisons, c’est que la presse française est destinée aux élites. On est l’un des seuls pays européens sans presse populaire, comme le Sun [Grande-Bretagne] et le Bild [Allemagne]. On n’a pas voulu faire de scandales et de sexe, mais ce type de presse irrigue tout le circuit de distribution et le journalisme. »


Kiosques à journaux… et pour touristes

Pour pallier la chute du papier, les kiosquiers n’ont qu’une idée en tête : la diversification de leurs ventes. À deux pas du Louvre, Guy Rollot, 57 ans, profite du quartier touristique pour vendre cartes postales et porte-clés en forme de tour Eiffel. Avec un chiffre d’affaires qui diminue de 10 % par an, attirer les touristes est une nécessité. « La vente de la presse ne suffit plus dans beaucoup de kiosques », regrette-t-il.

À Montmartre, le kiosque de Nelly Todde, 33 ans de métier, déborde d’objets souvenirs. « J’ai installé tout ça sans autorisation de la mairie, mais je dois le faire si je veux survivre », justifie la kiosquière, avant d’ajouter : « Aujourd’hui, j’ai fait 300 € de recettes de presse. 20 % de commissions, ça fait 60 €. Et 30 € après les charges. La presse me rapporte 30 € net, pour 12 heures de travail ! »

Même si elle passe 12 heures par jour dans son exigu point de vente, Nelly ne s’ennuie pas. Après la visite impromptue d’un vieux riverain, cette militante de la première heure, très impliquée dans un syndicat de kiosquiers, vante la vocation « sociale » de son métier : « Tu vois, ce monsieur, il est entré pour parler, pas pour acheter. On sert de lien social. C’est un lieu d’échanges. Je ne vois pas le temps passer. »

Quand la crise frappe durement

Malheureusement, plusieurs n’ont pas la manne touristique pour survivre. À la sortie d’une station de métro du 14e arrondissement, c’est dans l’édicule d’Élie, 53 ans, kiosquier depuis 15 ans, que la crise de la presse frappe le plus durement. Ce père de quatre enfants n’a, lui, pas le choix : il travaille sept jours sur sept, 14 heures par jour. Seule l’aide de son fils peut le libérer parfois d’un rythme effréné qui a causé son divorce. « Je paye mon loyer et je mange. Je ne fais rien d’autre. Je n’ai pas de vacances », raconte-t-il, pessimiste sur l’avenir du papier, un support qui lui a rapporté 12 000 € net l’année dernière. « Mais qu’est-ce que je peux faire d’autre ? » souffle-t-il.


Un peu plus loin, à Montparnasse, un autre semble vide. Il faut s’approcher pour découvrir Sadok, 52 ans, caché derrière son comptoir à tuer le temps devant une série télévisée. Son kiosque, certes disposé sur un trottoir passant, fait face à… un mur d’immeuble. Deux mètres à peine séparent celui-ci du point de vente, juste assez pour que les passants se faufilent au pas de course, sans s’arrêter. Pour Sadok, dans la profession depuis trois ans, « ce kiosque n’aurait jamais dû exister ». L’attribution des quelque 400 kiosques parisiens est faite par la mairie selon, entre autres, l’ancienneté. Avec 6000 € de commissions net l’année dernière et l’équivalent en aides de la mairie, ce père de quadruplés regrette que « les gens préfèrent les abonnements et Internet ».

« Pour que la presse se vende, il faut qu’elle se voie »

Malgré la précarité de la filière, Paris mène une politique « volontariste » en faveur de ses kiosques. Ces dernières années, des dizaines de points de vente ont été créés ou rouverts. Paradoxal, vu la chute du papier ? « C’est un marché de l’offre, de l’achat d’impulsion. Pour que la presse se vende, il faut qu’elle se voie », rétorque Karen Autret, chargée de communication à l’Union nationale des diffuseurs de presse, principal représentant des marchands de journaux.

Mais la voie du salut passera surtout par une modernisation. La société Mediakosk s’est vu confier cette mission, en plus de l’entretien et la gestion des kiosques (qui demeurent la propriété de la mairie). Par l’intermédiaire d’une « délégation de service public », cette filiale du géant publicitaire JCDecaux obtient le marché lucratif de l’affichage de la publicité sur les kiosques.

Un nouveau design, « impersonnel » et « sans âme » selon une pétition en ligne signée par 40 000 personnes, a été proposé aux élus de Paris. Dans ce kiosque « écoconçu » et « ergonomique » doté de nombreux services de proximité, les Parisiens pourront profiter d’une boîte à lettres, d’un récupérateur de piles usagées, d’une billetterie culturelle ou encore de plans interactifs. Et, si cette envie leur vient à l’esprit, ils pourront acheter un bon vieux journal…

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