Le profil «radical» du tueur se précise

Le temps s’est figé lundi, à midi, en France et particulièrement sur la promenade des Anglais à Nice, pour une minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat du 14 juillet.
Photo: Claude Paris Associated Press Le temps s’est figé lundi, à midi, en France et particulièrement sur la promenade des Anglais à Nice, pour une minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat du 14 juillet.

Le tueur de Nice a marqué « un intérêt certain » pour le djihadisme dans les semaines précédant son carnage méticuleusement préparé, selon l’enquête sur l’attentat du 14 juillet, autour duquel le climat politique s’envenime en France.

Quatre jours après l’attaque, la plus meurtrière en Europe depuis les attentats du 13 novembre à Paris et du 22 mars à Bruxelles, l’opposition de droite a réclamé lundi soir une commission d’enquête parlementaire sur la tragédie de la capitale de la Côte d’Azur.

Dans la journée, le premier ministre socialiste, Manuel Valls, a été visé par quelques huées à Nice. L’exécutif se prépare à un débat houleux mardi et mercredi à l’Assemblée nationale puis au Sénat sur la prolongation de l’état d’urgence en vigueur depuis huit mois dans le pays.

Si le tueur de Nice a été adoubé par le groupe État islamique (EI), qui a revendiqué l’attaque, « aucun élément de l’enquête ne démontre à ce stade une allégeance de Mohamed Lahouaiej Bouhlel à l’organisation terroriste », a déclaré lundi le procureur de Paris, François Molins.

Le magistrat, qui chapeaute l’enquête, a souligné en revanche que « l’exploitation de son ordinateur illustre un intérêt certain et récent pour la mouvance djihadiste radicale ».

Ce Tunisien de 31 ans résidant à Nice depuis une dizaine d’années a ainsi multiplié entre le 1er et le 13 juillet les recherches de chants religieux utilisés comme outils de propagande par le groupe État islamique.

Il s’est aussi mis en quête de vidéos d’attaques récentes, comme le massacre perpétré le 12 juin par un tireur radicalisé contre une boîte gaie d’Orlando, ou l’assassinat un jour après d’un policier français et de sa compagne par un djihadiste en région parisienne.

Le magistrat a par ailleurs mentionné des témoignages selon lesquels le tueur, pas connu jusqu’alors pour sa religiosité, s’était laissé pousser la barbe « depuis huit jours » et avait dit « être habitué » à voir des vidéos de décapitation. D’autres témoignages font état d’un individu buvant de l’alcool, consommant de la drogue et ayant une vie sexuelle débridée, a ajouté le procureur.

Recueillement et colère

La minute de silence observée dans toute la France lundi midi, au dernier jour du deuil national décrété après l’attentat de Nice, n’a constitué qu’un répit éphémère dans un pays à l’atmosphère empoisonnée par la polémique sur l’efficacité de la lutte antiterroriste.

Sur la promenade des Anglais, théâtre du massacre, 42 000 personnes se sont rassemblées en mémoire des victimes, dont dix enfants et adolescents, mais au silence et à l’émotion ont succédé des cris de colère.

Manuel Valls, présent, a été la cible de quelques huées et appels à la démission. Le chef du gouvernement a dénoncé « l’attitude peu spontanée d’une minorité ». Un élu local de l’opposition de droite a porté le même jugement, montrant du doigt des sympathisants du Front national (FN), parti d’extrême droite très implanté à Nice.

Mais cet incident illustre la tension régnant en France, frappée pour la troisième fois depuis janvier 2015 par des tueries de masse qui ont fait plus de 230 morts.

En fauchant avec son camion la foule venue célébrer la fête nationale, Mohamed Lahouaiej Boulhel a tué le 14 juillet 84 personnes et blessé plus de 300 autres, dont 19 sont toujours entre la vie et la mort, selon les autorités.

Le procureur Molins a confirmé le « caractère prémédité » de l’attentat, « pensé et préparé » par son auteur, qui avait effectué des « repérages » deux jours avant le massacre et pris quatre selfies sur la promenade des Anglais dans les heures qui l’ont précédé.

À neuf mois de l’élection présidentielle, le climat politique ne cesse de se détériorer en France. L’opposition de droite et d’extrême droite accuse les autorités de n’avoir pas assez fait pour prévenir de nouvelles attaques.

« Rien ne doit rester dans l’ombre », a exigé le parti Les Républicains de Nicolas Sarkozy pour justifier sa demande de commission d’enquête parlementaire. Dimanche, l’ex-chef de l’État avait estimé que « tout ce qui aurait dû être fait depuis 18 mois ne l’a pas été ».

« Obligation de dignité »

La droite se dit prête à voter la prolongation de l’état d’urgence, réclame au moins six mois supplémentaires et un durcissement des mesures prévues par ce régime d’exception.

Le gouvernement a prévu pour l’instant une prolongation de trois mois de l’état d’urgence, mais des sources politiques ont indiqué lundi soir que cette mesure devrait être prolongée jusqu’à début 2017.

Le président, François Hollande, a répliqué aux critiques en invoquant « une obligation de dignité et de vérité dans la parole publique ».

Les autorités se défendent depuis plusieurs jours de tout laxisme dans la lutte antiterroriste, soulignant que « 100 000 policiers, gendarmes et militaires sont mobilisés pour assurer la sécurité » en France.

« Nous continuerons à mener une lutte implacable contre Daech [acronyme arabe du groupe État islamique] à l’intérieur et à l’extérieur », a répété le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, indiquant que la France, membre de la coalition internationale antidjihadiste, poursuivait « tous les jours » ses frappes en Irak et en Syrie.

Selon le gouvernement, « seize attentats ont été déjoués » sur le sol français depuis 2013.

Perquisitions

L’enquête tente de cerner les éventuelles complicités du tueur de Nice. Trois des sept suspects arrêtés relativement à l’attaque de Nice ont été conduits lundi au quartier général des renseignements français à Paris et pourraient faire l’objet d’accusations terroristes. La police a trouvé onze téléphones cellulaires, de la cocaïne et 2600 euros au domicile de l’un d’eux, un Albanais. On ne sait toutefois rien du lien entre ce suspect et l’auteur de l’attaque, Mohamed Lahouaiej Bouhlel.

Les autorités ont fait savoir lundi que treize victimes n’ont toujours pas été identifiées.

Par ailleurs, l’oncle de Bouhlel affirme que son neveu a été endoctriné en moins de deux semaines par un Algérien membre du groupe armé État islamique. Sadok Bouhlel a dit que Mohamed Lahouaiyej Bouhlel a été une proie facile pour cet Algérien, qui aurait exploité le fait que Bouhlel n’avait plus de contacts avec sa femme et ses trois enfants.

M. Bouhlel a ajouté que son neveu ne priait pas, qu’il ne fréquentait pas la mosquée et qu’il mangeait du porc.

 

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3 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 18 juillet 2016 19 h 35

    Se déprendre de soi-même...pour penser autrement

    C'est ce que nous aiderait à faire le philosophe Michel Foucault s'il était encore de ce monde, parmi nous. Les "autorités" devront vraiment faire preuve d'autant d'imagination et de créativité que leurs adversaires. Se déprendre de la pensée cartésienne linéaire à la limite cartographique pour apprivoiser et laisser libre cours à la pensée chaotique. Car de l'autre côté, ceux qui nous font face, n'obéissent pas aux mêmes lois de la raison et malgré leur apparente désorganisation, font beaucoup de dégâts avec leur désordre. Un bel exemple de paradoxe profond et souffrant.

    Marc Therrien

  • Stéphane Laporte - Abonné 19 juillet 2016 00 h 51

    Mais

    Risible de lire
    "Le magistrat a par ailleurs mentionné des témoignages selon lesquels le tueur (...) s’était laissé pousser la barbe « depuis huit jours » "
    ?
    Il ne sait pas raser la barbe pendant 8 jours et c'est presque qu’une preuve de sa radicalisation "rapide"?
    Non, mais! Je me radicalise donc au moins une fois par mois!

  • Marc Therrien - Abonné 19 juillet 2016 18 h 01

    Impossible pour eux d'avouer leur impuissance

    Ce qui ajoute certainement à la souffrance de la population, c'est cette perception d'impuissance des "autorités". Il ne fait pas partie de la logique situationnelle d'une autorité en pouvoir d'admettre son impuissance. Ainsi, les autorités ne savent plus comment tourner ou retourner la question pour qu'on continue de penser qu'ils sont en contrôle. En fait, la gestion quotidienne des apparences les préoccupent tellement que je ne sais pas s'ils savent eux-mêmes ce qu'ils veulent nous dire pour nous rassurer. Leur "empêtrement" est certes une conséquence de la peur et de la folie semées par les djihadistes.

    Marc Therrien