«C’est eux qui ont été ciblés»

Dix enfants et adolescents ont été tués jeudi soir à Nice.
Photo: Giuseppe Cacace Agence France-Presse Dix enfants et adolescents ont été tués jeudi soir à Nice.

C’est l’une des images les plus fortes — et insoutenables — du drame. Une poupée rose, abandonnée à côté du corps anonyme d’une des 84 victimes de l’attentat de Nice. Une poupée dont on ne connaît pas l’histoire, mais qui dit en silence une réalité brutale : le camion meurtrier a visé une fête familiale et la frange la plus vulnérable et inoffensive de la société.

« C’est eux [les enfants] qui ont été ciblés. C’est eux qui ont été attaqués. » Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a résumé en deux phrases un sentiment largement partagé à travers le monde vendredi. Celui voulant que le camion conduit par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel ait fait son chemin en cherchant précisément à décimer des familles.

Au moins dix enfants et adolescents sont au nombre des morts. Plusieurs dizaines d’autres ont été blessés — des êtres fragiles face à un monstre de métal. Et ceux qui resteront traumatisés par l’événement, en France comme ailleurs, ne se comptent pas.

Quand le camion de 19 tonnes s’est engagé sur la promenade des Anglais, vers 22 h 45, le feu d’artifice du 14 juillet venait de se terminer. Dans le ciel de Nice, le symbole d’une touche de magie lumineuse pour marquer les festivités.

« Les victimes sont des familles qui célébraient la fête nationale, comme plusieurs d’entre nous ont participé à ce genre de célébrations », évoquait encore M. Trudeau. Et de situer le contexte normal — banal et doux — de ce genre de soirée : « On fait notre chemin dans la foule en se bousculant, on danse sur des refrains de musique qu’on connaît bien, on repousse l’heure de se coucher pour les plus petits, pour qu’ils puissent voir les feux d’artifice. Et à la fin de la soirée, on rentre à la maison avec nos enfants endormis dans nos bras », a-t-il raconté. Mais pas jeudi. D’où la présence de nombreux toutous déposés entre les gerbes de fleurs sur les lieux du drame vendredi.

Symbolique

 

« C’est un endroit très symbolique qui a été touché, disait vendredi Muriel Salmona, une psychiatre spécialiste des violences citée par le quotidien français La Croix. À la fois la promenade des Anglais, associée à un art de vivre, aux vacances ; et le 14 juillet. Des familles en vacances ont été prises pour cible. Ça montre une volonté de s’attaquer à ce qu’il y a de plus précieux dans les valeurs humaines. »

« Cet attentat prend place dans une série déjà longue, qui a visé également des jeunes », ajoutait-elle en parlant des attentats de Paris, au Bataclan et sur des terrasses. Pour les terroristes, c’est là une façon de dire qu’ils sont capables « de vous toucher au coeur de votre insouciance, et même dans l’espace censé être le plus protégé, celui de la famille. Ils franchissent des paliers successifs, dans la volonté de choquer toujours plus, de dépasser les frontières de l’impensable ».

Pour les enfants qui ont vu la scène de leurs yeux, le choc est évidemment immense. Mais pas seulement pour eux, dit au Devoir la psychotraumatologue belge Evelyne Josse, qui possède une longue expérience d’intervention auprès des enfants traumatisés — elle a effectué plusieurs missions pour Médecins sans frontières dans des pays en guerre ou en crise.

« L’anxiété peut toucher ceux qui voient les images à la télévision, même très loin de la scène », explique-t-elle. D’autant que la symbolique de l’attaque de jeudi envoie le message que « même eux peuvent être touchés. Pour Charlie Hebdo, on pouvait expliquer que c’était des dessinateurs avec lesquels les terroristes n’étaient pas d’accord, illustre-t-elle. Les enfants étaient effrayés quand même, mais se sentaient moins concernés. Ici, le phénomène d’identification est beaucoup plus fort ». Une fête en famille un soir d’été ; des feux d’artifice ; puis, le drame.

Choc

 

Dès jeudi soir, et encore vendredi, les témoignages relatant la charge du camion faisaient une place émue aux enfants et adolescents complètement sonnés par ce qu’ils avaient vu. Au Devoir, un témoin — Amhai Sharib — racontait quelques heures après les événements que ses deux filles étaient en « état de choc », incapables même de pleurer.

« Ils sont plus fragiles que les adultes, dit Evelyne Josse. On a pensé pendant un certain temps que les enfants étaient insensibles aux traumatismes parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre. Mais au contraire, ils peuvent être beaucoup plus touchés [que les adultes] par de tels événements. Certains vont manifester des symptômes rapidement, d’autres ne vont rien montrer — mais ça ne signifie pas qu’ils ne souffrent pas. Souvent, ce n’est pas aussi visible que chez les adultes, et ça peut prendre des mois ou des années à s’exprimer. »

Que faire dans ces circonstances ? Pour Mme Josse, la réponse est (relativement) simple : ce sont les parents et l’entourage des enfants qui ont les clés. « Les enfants sont très influencés par le comportement des adultes. Comme ils ne comprennent pas ce qui se passe, ils vont se tourner vers les figures de sécurité, les parents. » D’où l’importance que les adultes eux-mêmes traumatisés aillent chercher l’aide nécessaire pour « dépasser leurs craintes et être capables de soutenir leurs enfants », ajoute-t-elle.

Ce soutien passe par « la présence d’un entourage stable », le retour rapide à une « routine de vie d’enfant »… et la parole. « Il faut leur parler, en adaptant le langage à leur âge,dit Evelyne Josse. On donne des éléments de compréhension, on discute en famille. Ne pas trop en dire, mais en dire suffisamment. Le terrorisme n’est pas facile à comprendre, même pour des adultes. Ça nous dépasse en matière d’enjeux et de valeurs. Mais il faut savoir en parler… même si au final, des choses restent inexplicables. »

Et pour celle qui a côtoyé des enfants touchés par des conflits sanglants, il n’y a aucun doute « que les enfants sont capables de surmonter presque tous les traumatismes et de se développer malgré des contextes difficiles. Mais à condition d’être bien entourés ».

 

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