«L’Europe ne doit pas céder à l’autoflagellation»

Benoît Cœuré
Photo: Ilmars Znotins Agence France-Presse Benoît Cœuré

Le vote britannique en faveur du Brexit interpelle l’Europe. Mais celle-ci ne doit pas répondre en ordre dispersé, en laissant les intérêts particuliers et les égoïsmes nationaux prendre le dessus, prévient Benoît Coeuré, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE). Le Français, rencontré à Sintra (Portugal) lors du Forum annuel de la BCE, rappelle que l’Union européenne (UE) offre à ses membres une protection contre la mondialisation. Surtout : il insiste sur l’importance de protéger l’euro. D’abord, en restaurant la confiance ; ensuite, en renforçant l’intégration budgétaire et politique, autour d’institutions communes fortes et démocratiques. Il reconnaît aussi que, pendant la crise, l’essentiel du coût de l’ajustement a pesé sur les salariés.

Photo: Ilmars Znotins Agence France-Presse Benoît Cœuré

La victoire du Brexit le 23 juin met-elle en péril la construction européenne ?

Non, je ne le crois pas. Le vote britannique interpelle l’Europe, bien sûr, mais lisons-le d’abord pour ce qu’il est, c’est-à-dire une décision du peuple britannique. À lui d’en tirer, le premier, les conséquences, et cela prendra du temps.

Cela met néanmoins en lumière des dysfonctionnements de l’Union européenne. Comment y remédier ?

Soyons réalistes. L’urgence aujourd’hui est de clarifier le calendrier et la méthode, car une incertitude prolongée aurait un coût économique d’abord pour le Royaume-Uni, mais aussi pour l’Union européenne.

Il est également essentiel que les réactions soient guidées par l’intérêt collectif de l’Europe et non par des intérêts nationaux ou catégoriels. Par exemple, savoir à qui profiteraient d’éventuelles délocalisations d’activités financières britanniques n’est pas pour moi la question la plus brûlante.

L’Europe ne doit pas céder à l’autoflagellation. C’est une construction politique unique qui a apporté la paix et la prospérité à un continent qui a connu la division, la guerre et la misère. Sa raison d’être a évolué, mais elle reste plus justifiée que jamais. Elle est devenue un instrument de maîtrise de la mondialisation, à travers la mise en oeuvre de règles communes qui protègent les salariés et les consommateurs. Cette protection est imparfaite ? Discutons-en et renforçons-la. Mais ce n’est pas en rejetant l’Europe que l’on y parviendra. Sans l’Europe, un pays comme la France se retrouverait seul et sans armes face à des marchés mondiaux sans pitié.

Concrètement, quel message pourrait redonner confiance aux Européens séduits par les mouvements eurosceptiques ?

Les projets à long terme pour l’Europe ne manquent pas. Je ne conçois pas l’avenir de l’union monétaire sans une union bancaire plus complète et des éléments d’union budgétaire. Mais il faut faire les choses dans l’ordre. Commençons par réconcilier les citoyens avec l’Europe en prenant des initiatives concrètes qui créent de l’emploi et de la croissance. Le plan Juncker, qui investit dans des projets européens, est l’une d’elles. D’autres sont nécessaires. La BCE, dans son domaine, y contribue, car sa politique monétaire est l’un des principaux facteurs de la reprise actuelle.

L’autre priorité est de rétablir la confiance entre les pays européens. Aujourd’hui, chacun doute de la capacité de son voisin à réformer son économie et de sa volonté à progresser en commun. Qui voudrait partager son budget avec un pays qui teste en permanence les limites des règles communes et en tire fierté ? Les gouvernements adoptent sans cesse de nouvelles règles tout en prétendant s’en exonérer. On ne peut pas avancer dans ces conditions. C’est une fois la confiance revenue qu’il sera temps d’aller plus loin dans l’intégration.

Quelles formes doit prendre cette intégration renforcée ?

Certains enjeux sont essentiels mais ne sont pas du ressort de la BCE, comme la défense, la sécurité, le contrôle des frontières ou encore le changement climatique. Au sein d’une UE à vingt-sept, différentes configurations sont possibles, mais attention : cela ne doit pas se faire aux dépens de la monnaie unique ! L’euro est une réalité et il faut le protéger. Cela suppose d’aller vers plus d’intégration dans les domaines financiers et budgétaires, autour d’institutions communes de la zone euro responsables devant les citoyens. Sans cela, notre capacité à réagir à de nouvelles crises sera limitée et ce seront une fois de plus les plus vulnérables et les plus jeunes qui en feront les frais.

L’expérience de la crise m’a convaincu qu’une Europe intergouvernementale, où les décisions budgétaires et financières seraient prises par les seuls gouvernements, condamnerait l’euro à être durablement fragile. La crise grecque a montré les limites d’un tel processus : les décisions sont trop lentes, avec un coût élevé pour tous.

Si la réponse politique tarde à venir, un retour de la crise des dettes souveraines, comme en 2012, est-il à craindre ?

Depuis 2010, chaque fois que l’intégrité de la monnaie unique a été menacée, les responsables politiques européens ont pris les décisions nécessaires. Il y a un an, ils ont confirmé que la Grèce resterait dans la zone euro. Si de nouvelles fragilités apparaissaient, je ne doute pas que les gouvernements se mobiliseraient à nouveau.

À propos des banques centrales, le recours aux taux négatifs ne risque-t-il pas, en pénalisant le secteur bancaire, de limiter l’efficacité de la politique monétaire de soutien à la croissance ?

Les taux négatifs ne sont que l’un des outils de notre politique. Ils renforcent l’efficacité des rachats d’actifs financiers et augmentent ainsi l’effet positif de nos actions sur la croissance. Jusqu’à présent, les conséquences négatives redoutées par certains, comme la hausse des frais bancaires ou la baisse du crédit, ne sont pas vérifiées par les faits. Au contraire, le crédit accélère partout dans la zone euro. Les banques ont dans l’ensemble bénéficié de l’augmentation des volumes de prêts, ainsi que de l’amélioration de la solvabilité de leurs clients. De même, les rendements de l’épargne, une fois corrigés de l’inflation, sont proches de leur moyenne historique. Enfin, nous n’observons pas aujourd’hui de bulles financières.

Ne nous leurrons pas : certaines de ces critiques sont aussi l’expression d’intérêts particuliers. Quand la BCE remontait ses taux par le passé, elle faisait face aux critiques des exportateurs redoutant d’être pénalisés par un euro trop fort. Quand elle les baisse, elle subit les reproches des gestionnaires d’épargne et du secteur bancaire… C’est bien pour résister à ces intérêts particuliers que la BCE est indépendante.

Que manque-t-il à la zone euro pour renouer enfin avec une croissance forte ?

La reprise de l’activité de la zone euro est bien là. Elle est saine, car elle est tirée par la demande intérieure et l’investissement. Mais elle reste contrainte par des taux de chômage et d’endettement élevés, et elle pâtira inévitablement du « choc d’incertitude » que crée le référendum britannique, même si cet impact est aujourd’hui difficile à quantifier.

Il y a pire : la croissance dite « potentielle », c’est-à-dire celle que peut atteindre la zone euro à long terme, a dangereusement baissé. En 1992, selon la Commission européenne, elle était de 2,6 % par an, contre 2,8 % aux États-Unis. Aujourd’hui, elle est d’environ 1 %, soit la moitié du chiffre américain. Ce décrochage met en péril la pérennité du modèle social européen. Cela souligne la nécessité de réformer nos économies pour qu’elles créent plus de croissance et d’emplois. Si chacun fait sa part du travail, la confiance entre les pays reviendra et l’Europe pourra avancer à nouveau. Cela montre au passage que la solution aux problèmes européens se trouve à Paris, à Berlin et à Rome autant qu’à Bruxelles et à Francfort.

Quelles devraient être ces réformes en France ?

La BCE n’a pas de conseils à donner aux gouvernements ! Ce qu’elle peut faire, en revanche, c’est comparer ce qui fonctionne ou non dans les pays européens. Les réformes ouvrant les marchés des biens et services sont aussi importantes pour la croissance que celles du marché du travail, car elles redistribuent du pouvoir d’achat. Pendant la crise, la plupart des pays ont donné la priorité à la baisse du coût du travail afin de regagner de la compétitivité, et cela a profité à l’emploi. Mais cela a fait reposer l’essentiel du coût de l’ajustement sur les salariés. Si la séquence des réformes dépend bien sûr des contraintes politiques, celles qui réussissent sont celles qui s’inscrivent dans une stratégie d’ensemble.

Benoît Coeuré, dirigeant de la BCE, appelle à réformer nos économies pour sauver le modèle social européen.

3 commentaires
  • Carmen Labelle - Abonnée 2 juillet 2016 13 h 22

    La finance ne donne pas de conseils aux gouvernements Monsieur Coeuré? Faux!


    «La BCE n’a pas de conseils à donner aux gouvernements».Faux. C'est exactement ce que fait le FMI et les pouvoirs financiers depuis des décennies! Plus que des conseils, plutôt des directives. . Le chantage au remboursement de la dette et à l'aide financière, ça vous dit quelque chose? Les exigences imposées en plusieurs occasions à la Grèce, ça vous dit quelques chose? Les pouvoirs financiers , le FMI font des «rapports» sur la santé financière des États qui sous-entendent que si le pays veut garder sa cote de crédit, il doit se conformer à ces recommandations. C'est ce que le Canada et le Québec ont fait; si on regarde le rapport du FMI pour le Canada de 1995, les gouvernements ont appliqué toutes les recommandations contenues dans ce rapport: investir moins d'argent dans les services publics, hausser l'âge de la retraite,la taxe de vente etc etc. Alors n'essayez pas de nous embobiner M.Coeuré, nous savons très bien à quelle enseigne loge la BCE et ses semblables

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 3 juillet 2016 06 h 55

    "Le vote britannique en faveur du Brexit interpelle l’Europe. Mais celle-ci ne doit pas répondre en ordre dispersé, en laissant les intérêts particuliers et les égoïsmes nationaux prendre le dessus, prévient Benoît Coeuré, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE)."

    Au contraire, le devoir premier d'un gouvernement est plutôt de voir au bien-être de sa population sans l'affubler de l'étiquette de xénophobe. Les institutions financières ne sont pas près de l'individu. La preuve en est qu'ici au Québec, longtemps un assisté social ne pouvait s'ouvrir un compte bancaire avec son chèque mensuel alors qu'on sait bien que les banques sont d'une grande aide aux riches pour que ceux-ci aient un compte dans les paradis fiscaux.

    Ne me faites par rire M. Benoit Coeuré.

  • Raymond Labelle - Abonné 3 juillet 2016 16 h 22

    Il faudrait un gouvernement fédéral européen élu démocratiquement.

    Le Parlement européen a, en réalité, moins de pouvoirs que les entités bureaucratiques qui règlementent la juridiction de l’UE.

    Il n’y a pas, à proprement parler, de gouvernement fédéral européen élu démocratiquement.

    Le champ d’action de l’UE devrait relever d’un parlement élu au suffrage universel et un gouvernement fédéral devrait être issu de ce parlement. Ainsi, chaque citoyen européen serait davantage amené à penser l’Europe dans sa globalité et à s’y investir.

    M. Coeuré envisage de satisfaire les citoyens avec des avantages économiques découlant de l'Union, mais une démocratie fédérale ne semble pas envisagée. Même s'il s'agit d'un objectif à plus long terme, la discussion porte sur l'UE en général et ses perspectives sur le long terme. On pourrait déjà commencer à en parler.

    On pourrait également prévoir une sorte de péréquation.