Le royaume européen désuni

Les migrants du camp de Calais, en France, avaient affiché leurs couleurs pour le Remain. La question de l’immigration fut l’un des éléments au cœur de la campagne du référendum britannique.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Les migrants du camp de Calais, en France, avaient affiché leurs couleurs pour le Remain. La question de l’immigration fut l’un des éléments au cœur de la campagne du référendum britannique.

Les Britanniques ont causé vendredi un véritable raz-de-marée en claquant la porte de l’Union européenne, qui vit probablement la crise la plus grave de son histoire, après celles de l’euro et des migrants. Le vote historique a révélé des fractures importantes au Royaume-Uni, provoqué la démission du premier ministre, David Cameron, et stupéfié le continent tout comme la communauté internationale.

Par une majorité claire, 51,9 % des électeurs britanniques ont décidé de dire non à l’Union européenne qu’ils avaient rejointe 43 ans plus tôt après de longues hésitations. Les électeurs auront donc bravé les avertissements de la City, du Fonds monétaire international, de la Commission européenne et même de Barack Obama, qui, tous, leur promettaient une grave récession économique s’ils votaient Leave. Malgré la pluie et les orages, durant toute la journée de jeudi, ils se sont massivement présentés aux urnes. Avec une participation de 72 %, il faut remonter à 1992 pour retrouver une aussi faible abstention. La plupart des instituts de sondage n’auront pas su décoder qu’autant de Britanniques reprochaient à l’Union européenne d’être antidémocratique, de coûter trop cher et de leur interdire de contrôler leur immigration.


Cameron démissionne

Devant le 10 Downing Street, visiblement ému, le premier ministre David Cameron a aussitôt pris acte de la décision des Britanniques et annoncé qu’il quitterait ses fonctions d’ici le mois d’octobre. En attendant, David Cameron consacrera ses efforts à calmer les esprits, aussi bien dans l’Union européenne que sur les marchés, qui ont vivement réagi. La livre sterling a aussitôt perdu 10 % de sa valeur par rapport au dollar américain, entraînant l’euro dans son sillage.

« Les Britanniques ont pris une décision claire, et je pense que le pays a besoin d’un nouveau leader pour aller dans cette direction », a déclaré le premier ministre sur un ton à la fois digne et sincère. « Je ne crois pas qu’il serait indiqué que je sois le capitaine qui mènera notre pays vers cette nouvelle destination. »

C’est donc à un nouveau premier ministre que reviendra la tâche d’invoquer l’article 50 du traité de Lisbonne signifiant ainsi à Bruxelles l’intention du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne et enclenchant des négociations qui devraient durer deux ans. À Londres, pour succéder à David Cameron, tous les yeux sont tournés vers l’ancien maire de Londres Boris Johnson, qui a mené le camp du Leave à la victoire et qui n’a jamais dissimulé ses ambitions.

Dans la capitale britannique, on estimait que l’avenir politique de Jeremy Corbyn n’était guère plus assuré. Tout au long de la campagne, le leader travailliste, jusque-là très eurosceptique, a été accusé de se traîner les pieds et de ne pas défendre suffisamment l’Union européenne.


L’Europe est sonnée

Dans une Europe où l’insatisfaction des Britanniques est partagée par des secteurs croissants de la population et où jamais un pays n’a encore choisi de partir, le choix britannique apparaît comme un véritable coup de tonnerre. De Dublin à Berlin, les leaders européens cachaient mal leur effarement. Comme s’ils n’avaient jamais vraiment envisagé qu’un Brexit soit possible.

« Il n’y a pas à tergiverser. C’est un coup porté à l’Europe, un coup porté au processus d’unification européenne », a déclaré Angela Merkel, qui perd avec la Grande-Bretagne un allié de poids. Sur un ton conciliant, la chancelière, dont le pays est l’un des tout premiers exportateurs en Grande-Bretagne, a appelé les 27 États de l’Union européenne à se donner le temps de la réflexion et à ne pas prendre de décisions trop « rapides et simples ». « L’Europe est assez forte » pour trouver une réponse aux défis d’aujourd’hui, a-t-elle conclu.

En France, où le taux d’insatisfaction à l’égard de l’Union européenne est au moins aussi élevé qu’outre-Manche, le président François Hollande a adopté un ton nettement plus tranchant. « La Grande-Bretagne ne fera donc plus partie de l’Union européenne, et les procédures prévues par les traités seront rapidement appliquées, c’est la règle et c’est la conséquence, a déclaré le président. Le vote des Britanniques met gravement l’Europe à l’épreuve », a-t-il conclu tout en appelant à « prendre lucidement conscience des insuffisances du fonctionnement de l’Europe et de la perte de confiance des peuples sur le projet qu’elle porte ». Plus tôt cette semaine, le président avait tranché sans état d’âme : « Quand c’est non, c’est non, et il n’y a pas de statut intermédiaire. »

Angela Merkel a déjà convié ses homologues français et italien lundi à Berlin. Selon le site bruxellois EurActiv, les 28 et 29 juin, les leaders européens rencontreront d’abord David Cameron, puis ils délibéreront sans lui pour décider d’un sommet plus tard en juillet. En France, le vice-président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, a appelé le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, à faire comme David Cameron et à démissionner.

La révolte contre l’Europe

Dans les heures qui ont suivi l’annonce des résultats, ce référendum est apparu comme un encouragement inespéré pour tous les eurosceptiques qui, de gauche comme de droite, sont en nette recrudescence dans toute l’Europe. « Ce que nul n’osait envisager il y a encore quelques mois est une réalité qui s’impose à tous : oui, il est possible de sortir de l’Union européenne ! » a déclaré Marine Le Pen. La présidente du Front national, dont les sondages assurent qu’elle sera au second tour de la présidentielle l’an prochain, réclame elle aussi la tenue d’un référendum en France. « L’Europe sera au coeur de la prochaine présidentielle »,assure-t-elle devant une affiche qui clame : « Brexit, et maintenant la France ! »

« Le jeudi 23 juin 2016 sera marqué dans l’histoire comme le jour de l’indépendance du Royaume-Uni », a déclaré de son côté le leader néerlandais de droite Geert Wilders, dont le parti est en tête dans les sondages. Selon lui, « l’élite europhile a été vaincue ». En Suède, l’opposition du Parti de gauche a appelé le gouvernement à « renégocier » les conditions d’adhésion du pays à l’Union européenne. En Espagne, Podemos, qui devrait devancer les socialistes aux élections de dimanche, songe à quitter l’euro. En Italie, le Mouvement 5 étoiles, grand vainqueur des dernières élections à Rome, appelle aussi à l’organisation d’un référendum.

Tous les experts soulignent que le Brexit aura un effet direct sur des pays comme les Pays-Bas et le Danemark, qui ont des liens économiques très étroits avec le Royaume-Uni. Il pourrait aussi freiner l’adhésion à l’euro de pays comme la Pologne. Le politologue Christopher Bickerton, de l’Université de Cambridge, parle d’un « lent déclin » de l’Union européenne ou de « l’émergence de quelque chose de différent ».

Au petit matin, vendredi, l’ancien conseiller de David Cameron Steve Hilton a estimé que les électeurs « ont exprimé une véritable colère, le sentiment d’être ignoré et de ne pas avoir été écouté ». Hilton a joué un rôle déterminant dans cette campagne en révélant que David Cameron avait été averti par de hauts fonctionnaires lors de la dernière campagne électorale du fait qu’en vertu des règles de libre circulation en Europe, il ne pourrait pas réduire le nombre d’immigrants de plusieurs dizaines de milliers par année comme il l’avait promis. « Au fond, dit-il, ce référendum a porté sur une question fondamentale : la façon dont nous sommes gouvernés. »

 

À lire aussi:

Des réactions affluent autour du globe

« Aujourd’hui, au nom des 27 dirigeants, je peux dire que nous sommes déterminés à garder notre unité à 27. Pour nous tous, l’Union est le cadre de notre avenir commun. »

— Donald Tusk, président du Conseil européen


« L’Europe ne peut plus faire comme avant. [Elle doit] se concentrer sur l’essentiel. »

— François Hollande, président de la France


« L’Europe doit être rénovée, peut-être rafraîchie. »

— Matteo Renzi, président du Conseil italien


« Les États-Unis et nos alliés européens travailleront étroitement ensemble dans les semaines et les mois à venir. [...] Il y a une chose qui ne changera pas, c'est la relation spéciale qui existe entre nos deux pays. »

— Barack Obama


« Nous allons continuer à tisser des liens avec les deux parties alors que leur relation se transforme. »

— Justin Trudeau


« C'était la volonté exprimée par le peuple. Cela requiert une grande responsabilité de nous tous pour garantir le bien du peuple du Royaume-Uni et le bien du vivre-ensemble sur tout le continent européen. C'est tout ce que j'attends. »

— Le pape François
7 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 25 juin 2016 07 h 00

    Un piètre homme politique!


    On parle de décision claire! Je parlerais plutot d'une bien courte majorité en faveur du retrait de l'UE. Il ya quand même 48% de citoyens qui ont voté pour demeurer dans cette Union! Résultat: le Royaume-Uni est fortement divisé. Le premier ministre Cameron, petit politicien, est le grand responsable de ce grave échec. On ne joue pas le sort d'un pays pour des petites causes politiciennes et électoralistes. Qu'il quitte son poste le plus vite possible! Il a déjà fait assez de dégât!


    Michel Lebel

    • Sylvain Rivest - Abonné 26 juin 2016 20 h 05

      même chose au Québec pis on est retourné au travail le lendemain sans chialler.

  • Normand Renaud - Inscrit 25 juin 2016 07 h 56

    Traité TA

    Étant donné le retour possible des nations, le démentèlement possible du Royaume-Uni et de l'UE, est-il pertinent maintenant, de signer cet accord de libre-échange TA? Il serait sage de reviser nos positions avant de signer.

  • Claude Bernard - Abonné 25 juin 2016 08 h 57

    Brexit... et tout devient possible

    Brexit, Québexit, Scotxit: une fois les bornes franchies il n'y a plus de limite.
    Encore la faute des babyboomers qui ont sacrifié l'avenir de jeunes pour leur confort «identitaire» et leur «sécurité» financière.
    Bonne nouvelle pour les identitaires frileux, qui deviendra une mauvaise si les prophéties des anti se réalisent à court terme mais revirera bonne nouvelle à moyen terme si la situation se rétablit et que le monde british ne dessend pas dans le chaos prédit.
    Pour les jeunes mondialistes victimes des têtes grises là-bas la situation est différente ici, du moins on pourrait le penser si on compare la situation du Québec dans le Canada et celle de la Grande Bretagne dans l'UE.
    Là, un pays riche avec une monnaie forte et membre d'une alliance économico-politique qui n'est pas un pays,
    Ici, un État membre d'une Fédéraration qui est un pays.
    On pourrait dire une situation mirroir ou plutôt inversée, c'est-à-dire positif-négatif.

    • Claude Richard - Abonné 25 juin 2016 09 h 46

      Monsieur pense comme les élites européennes, qui sont la vérité incarnée, comme tout le monde le sait. La bureaucratie européenne, indifférente à la démocratie, qui est sans doute la première cause de ce résultat. Monsieur est aussi sans doute un adversaire de la charte du PQ, qui avait le terrible désavantage de déplaire aux bien-pensants. Quand les Québécois se révolteront-ils enfin contre les diktats de leurs directeurs de conscience?

    • J-Paul Thivierge - Abonné 25 juin 2016 09 h 51

      Ce sont ceux qui n'ont pas fait ce choix et qui savaient le mieux les conséquences qui vont devoir le vivre dans lles prochaines décennies.
      Donc si l'UE corride ses erreurs de fonctionnement et on refait un référendum dans 20 ans l'Angleterre pourrait réintégrer l'UE si elle existe encore .

    • Claude Bernard - Abonné 25 juin 2016 16 h 04

      M. Richard,

      Pourquoi bouder votre plaisir?
      Pourquoi ajouter une goutte de fiel à à un situation pleine de potentiel?
      Pourquoi verser dans l'amertume et le négatif?
      Que savez-vous de l'avenir, un Québec indépendant pourrait fort bien être accepté dans l'UE.
      La pauvre humanité n'a pas besoin de plus de méchanceté.