Le pouvoir fait volte-face

Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur français
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur français

Le gouvernement socialiste français a fait volte-face mercredi dans une ambiance de couac, autorisant une manifestation prévue pour jeudi à Paris contre une réforme sociale devant le tollé suscité par sa décision initiale d’interdire le défilé de crainte de violences.

La levée de l’interdiction a été annoncée par les syndicats, pour lesquels cela a constitué une « victoire », après des discussions qualifiées de « serrées » avec le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve.

Un parcours raccourci

La manifestation comportera bien un défilé, comme le voulaient les organisateurs, mais sur un parcours raccourci, qui ne sera plus que d’1,6 km, « proposé par le ministre de l’Intérieur », entre la place de la Bastille et les quais de la Seine, a expliqué Philippe Martinez, le dirigeant du syndicat CGT, au cours d’une conférence de presse.

Le ministre de l’Intérieur a néanmoins mis en garde les manifestants : « Aucun débordement, aucune violence, ne sera toléré [e]. »

Le premier ministre, Manuel Valls, a tenté de désamorcer les critiques sur la marche arrière du gouvernement, assurant que « tout a été fait ensemble », avec le président François Hollande et M. Cazeneuve, pour que cette manifestation puisse se dérouler.

Le chef du gouvernement répondait ainsi à ceux qui affirment qu’il a poussé en faveur de l’interdiction sans le plein soutien de MM. Hollande et Cazeneuve.

« On n’y comprend plus rien. […] Il n’y a plus de gouvernement, c’est une roue de la fortune pour les Français, on ne sait pas sur quoi on va s’arrêter », a ironisé la députée de droite Nathalie Kosciusko-Morizet.

Une première

L’interdiction, si elle avait été maintenue, aurait été une première depuis des décennies pour une manifestation sociale.

La menace d’interdiction était brandie depuis plusieurs jours par MM. Hollande et Valls après les violents incidents qui ont entaché une précédente manifestation le 14 juin en marge du cortège syndical.

Bernard Cazeneuve avait demandé aux syndicats d’organiser un rassemblement statique, jugé plus facile à contrôler, ce que les syndicats ont catégoriquement refusé.

L’annonce en début de matinée de l’interdiction par un communiqué du préfet de police de Paris — chargé du maintien de l’ordre dans la capitale — avait provoqué un tollé.

« Je considère, et je pèse vraiment mes mots, que c’est une faute historique », avait réagi le député socialiste Christian Paul, chef de file des « frondeurs » du PS opposés à la politique sociale du gouvernement.

Les élus communistes avaient dénoncé « un terrible aveu de faiblesse » et demandé la suspension du débat parlementaire sur le projet de réforme du droit du travail qui suscite le mouvement syndical actuel.

Trop libéral ?

Actuellement examiné au Sénat, ce projet controversé censé donner plus de flexibilité au marché du travail pour favoriser l’embauche est jugé trop libéral par une partie de la gauche. Il n’a été adopté à l’Assemblée nationale que par une rare procédure sans vote.

La mesure d’interdiction avait été diversement commentée à droite : saluée par l’ancien premier ministre François Fillon, elle avait été jugée par anticipation « pas raisonnable » par l’ex-président Nicolas Sarkozy.

La présidente du parti d’extrême droite Front national, Marine Le Pen, a dénoncé « une atteinte grave à la démocratie ».

Après les violences du 14 juin, le ton s’était nettement durci entre gouvernement et syndicats.

Ce jour-là, plusieurs centaines de personnes, en marge du cortège syndical de plusieurs dizaines de milliers de manifestants, s’étaient affrontées aux forces de l’ordre et avaient endommagé des agences bancaires, des commerces et des bâtiments publics, dont un hôpital pédiatrique.

Des violences avaient aussi entaché de précédentes manifestations organisées ces trois derniers mois contre cette réforme.

Mardi, M. Cazeneuve en avait appelé à « la responsabilité » des syndicats, soulignant un « niveau de sollicitation extrêmement fort depuis plusieurs semaines des forces de l’ordre ».

L’état d’urgence est en effet en vigueur en France depuis les attentats du 13 novembre à Paris et des débordements de hooligans se sont produits à l’Euro-2016 de football organisé dans ce pays.

Au total, plus de 2000 policiers seront mobilisés pour la manifestation de jeudi, tandis que les syndicats CGT et Force ouvrière (FO) ont aussi prévu de renforcer leurs services d’ordre pour l’occasion.