Brexit: le Royaume-Uni retient son souffle

Ce pourrait être le « jour de l’indépendance », selon le leader du Brexit, Boris Johnson, ou celui du grand soulagement pour tous les partisans de l’Union européenne. Et pas seulement en Grande-Bretagne ! Alors que les 46 millions d’électeurs britanniques s’apprêtent à décider de leur appartenance à l’Union, c’est tout un continent qui retient son souffle. Devant Westminster, les tréteaux de la presse internationale sont en place dans l’attente d’une décision que les Britanniques ne découvriront qu’au petit matin vendredi puisque, exceptionnellement, la BBC ne publiera pas de sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote (qui fermeront jeudi à 22 h).

Dans un dernier sprint, mercredi, les partisans du Remain ont sillonné le pays et misé sur des valeurs sûres. David Cameron a fait campagne avec l’ancien premier ministre John Major pour qui le Brexit représente « le cercueil de notre prospérité ». Boris Johnson, leader du Leave, a appelé à inaugurer « une nouvelle relation avec nos amis qui sont de l’autre côté de la Manche ». Quant au président d’UKIP, Nigel Farage, qui a imposé le thème de l’immigration dans cette campagne, il a appelé à « voter avec son coeur ».

Toute la nuit du 23 au 24, les grandes agences de courtage de la City surveilleront les marchés dans la crainte d’un Brexit. C’est une pratique courante pour des événements politiques importants, dit l’économiste québécois Charles Saint-Arnaud de la banque Nomura, à Londres. « Mais cette fois, l’inquiétude est à son comble », dit-il. Au ministère des Finances, on passera aussi une nuit blanche. Plus tôt cette semaine, le chancelier George Osborne a refusé de confirmer l’information selon laquelle, dans l’éventualité d’un Brexit, son ministère pourrait suspendre vendredi matin les transactions à la Bourse de Londres. Il a cependant admis que le Trésor et la Banque d’Angleterre examinaient des plans d’urgence. La Banque centrale européenne se dit aussi prête « à toutes les éventualités » pour éviter la panique et préserver les liquidités.

Quelle abstention ?

« C’est la participation qui décidera de tout », dit l’analyste John Springford du Center for European Reform. Tous les sondages ont montré que l’électorat favorable au Brexit était le plus déterminé. Le défi des partisans du Remain consiste à« faire sortir » un électorat moins convaincu et souvent composé de jeunes. Si la participation ne dépassait pas les 66 %, comme lors de l’élection législative de 2015, la cause du Remain serait certainement en eaux troubles.

Étrangement, contrairement à une campagne électorale normale, ou au référendum écossais, Londres et ses environs ne sont pas couverts d’affiches comme c’est pourtant la tradition en Grande-Bretagne. La veille, l’audience télévisée du grand débat de Wembley qui a rassemblé 6000 participants n’a battu que de peu un match contre l’Espagne. « C’est peut-être le signe que ce référendum passionne plus les élites que le peuple. Du moins que ce n’est pas une affaire vitale », dit le politologue québécois Henry Milner, de passage à Londres.

« Si le meurtre sauvage de la députée travailliste Jo Cox a pu favoriser le Remain, dit Springford, plus la campagne progressait, plus le message du risque économique et du prix à payer pour un Brexit a été entendu. »

Cela n’a pas empêché le vote pour le Brexit de progresser constamment tout au long de la campagne. Selon le dernier sondage détaillé du Daily Telegraph, 40 % des électeurs croyaient que le Brexit favoriserait « une économie plus forte » alors que 45 % pensaient que le maintien dans l’Union européenne y serait plus favorable.

Si vendredi, une majorité se dessinait pour le Brexit, le premier ministre David Cameron a dit qu’il informerait aussitôt Bruxelles de son intention d’invoquer l’article 50 du traité de Lisbonne. L’article prévoit que, pendant une période de deux ans, le pays qui quitte l’Union peut négocier un nouveau traité.

La plupart des experts estiment que dans une telle éventualité, la position de David Cameron à la tête du gouvernement serait vite en péril. Suivrait la formation d’un comité de négociation dans lequel on devrait retrouver des porte-parole du Brexit.

L’Europe est-elle allée trop loin ?

« Quel que soit le résultat, l’Union européenne n’en sortira pas indemne », dit John Springford. Il se pourrait en effet que, Brexit ou pas, l’Europe sorte transformée de ce référendum historique. C’est ce que laisse penser le très influent ministre allemand des Finances, Wolfgand Schauble, qui a même exprimé ses sympathies avec les partisans du Brexit. L’intégration européenne est allée trop loin et l’Europe a perdu contact avec les Européens, a affirmé le numéro deux du gouvernement allemand. « Les Britanniques qui se sont montrés sceptiques à l’égard de l’Union européenne ont aussi dans une certaine mesure exprimé nos propres préoccupations, a-t-il poursuivi. […] Les choses ne pourront plus continuer comme avant. »

À Londres, les partisans du Remain sont souvent tout aussi critiques de l’Union européenne que ceux du Leave. Dans sa dernière entrevue accordée au Telegraph, le premier ministre David Cameron a souligné en caractère gras qu’il interpréterait une victoire comme un mandat lui permettant de négocier encore plus d’autonomie pour le Royaume-Uni à Bruxelles. « La réforme ne s’arrêtera pas vendredi », dit-il. Des paroles reprises par la ministre de l’Intérieur, Theresa May, qui affirme qu’il faudra limiter encore plus « les règles de la liberté de mouvement » entre les pays européens.

Pour le ministre britannique des Affaires étrangères, Philip Hammond, si le Remain l’emporte de justesse, l’Union européenne devra comprendre que les Britanniques lui demandent de faire preuve de « plus d’humilité » et d’« abandonner la rhétorique et les projets grandiloquents ».

Même Sa Majesté

Malgré son légendaire devoir de réserve, on a appris mercredi que même la reine pourrait être favorable au Brexit. C’est ce qu’affirme son biographe, Robert Lacey. Dans un dîner, dit-il, Sa Majesté aurait dit : « Donnez-moi trois raisons pour lesquelles nous devrions demeurer dans l’Union européenne. » Buckingham Palace n’a évidemment pas confirmé l’information, mais un informateur proche de la reine a déclaré au Telegraph qu’il s’agissait d’une question et non pas d’une affirmation. Nuance ! Peu avant le référendum écossais, la reine avait aussi trouvé le moyen de se manifester en incitant ses sujets à « penser très sérieusement à leur avenir ». Il se pourrait qu’elle ait trouvé le moyen de le faire à nouveau…


La séquence des événements

Jeudi

23 h : fermeture des bureaux de scrutin.

Vendredi

2 h : publication des premiers chiffres. Les résultats de régions favorables au Brexit devraient entrer en premier.

6 h : publication des résultats nationaux.

7 h : déclaration de David Cameron.

10 h 30 : réunion au sommet à Bruxelles entre les présidents de la Commission, Jean-Claude Juncker, du Conseil, Donald Tusk, et du Parlement européen, Martin Schulz.

* À l’heure de Montréal
3 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Inscrite 23 juin 2016 09 h 00

    Qu'ils se retirent ou non...

    on sait quand même où ils crêchent...

    C'est leur faire trop d'honneur que d'en parler comme vous et les autres médias le font depuis un certain temps. On dirait qu'après eux (ou sans eux)...c'est le déluge!

    D'ailleurs, c'est certainement ce qu'ils pensent d'eux-mêmes.

  • Sylvain Rivest - Abonné 23 juin 2016 09 h 30

    La peur...

    Ça fonctionne toujours. Les anglais se font bourrer des deux côtés.
    Comme nous, comme les écossais...

    Les seuls grands gagnants ou perdant ce sont les banques.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 23 juin 2016 10 h 39

    bye bye et sans regrets!