L’histoire secrète des Panama Papers

Un policier surveille le siège social de Mossack Fonseca, à Panama City.
Photo: Ed Grimaldo Agence France-Presse Un policier surveille le siège social de Mossack Fonseca, à Panama City.

Un jour, vous êtes en vacances chez vos parents et vous recevez un courriel anodin : « Bonjour, je suis Joe Blo. Seriez-vous intéressé par des données ? Je vous les offrirais volontiers. » C’est ainsi qu’a débuté l’un des plus grands scandales financiers internationaux de notre époque, la révélation des Panama Papers, un nom inspiré des célèbres Pentagon Papers.

Pendant plus d’un an, les journalistes de la Suddeutsche Zeitung Bastian Obermayer et Frederik Obermaier ont été au centre de révélations qui ont mis en cause plus de 140 personnalités, milliardaires, sportifs et hommes politiques dans une cinquantaine de pays. L’affaire a directement incriminé des proches de Vladimir Poutine et de dirigeants chinois, forcé la démission du premier ministre d’Islande, Sigmundur David Gunnlaugsson, et fortement embarrassé le premier ministre britannique David Cameron.

Ce soir-là, Bastian Obermayer ne se doutait pas qu’il tirait déjà les ficelles d’une des plus grandes fuites de l’histoire du journalisme. Il allait bientôt hériter de 11,5 millions de documents confidentiels du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca spécialisé dans les paradis fiscaux et contenant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore. Ceux que l’on surnomme dans leur rédaction « les frères Obermay/ier » publient ces jours-ci en français l’histoire de cette fuite historique. Une histoire certes captivante, mais finalement assez peu rocambolesque puisque comme dans presque toutes les séries policières de notre époque, tout se passe devant un ordinateur.

En appuyant sur un bouton

De Munich, Bastian Obermayer se souvient de cette fin de soirée terne où il a ouvert son ordinateur. Très vite, il a compris que la fuite en valait la peine, il identifie le cabinet Mossack Fonseca déjà impliqué dans de nombreuses affaires, mais au secret imparable.

Photo: Christof Stache Agence France-Presse Bastian Obermayer et Frederik Obermaier

Jamais il n’aurait pu se douter de l’ampleur des documents qu’on allait lui révéler. « Les Panama Papers sont très différents des documents qui ont fuité auparavant. Les Lux Leaks concernaient des multinationales qui tentaient de contourner l’impôt. Les Swiss Leaks ne concernaient que la Suisse. Les Offshore Leaks n’avaient pas la même ampleur. Pour la première fois, nous avons eu une vue d’ensemble des paradis fiscaux. Ce fut la découverte d’un monde où des gens riches et puissants peuvent décider comme ils veulent de l’impôt qu’ils vont payer. Mais c’est aussi une façon de financer le terrorisme et la criminalité. Toutes choses qui exigent de dissimuler des opérations financières. »

À une autre époque, il aurait fallu des dizaines de camions et un vaste entrepôt pour abriter ces documents, dit Bastian Obermayer. « Ces fuites de masse sont devenues possibles, d’abord, avec l’invention de la photocopieuse qui représentait un premier pas. Puis, avec la numérisation qui a permis aux “ donneurs d’alerte ” de copier des millions de gigabits en quelques minutes et de les envoyer en appuyant sur un bouton. »

L’ombre de Soros ?

Bastian et Frederik vont vite comprendre qu’ils ne viendront jamais à bout seuls de cet énorme gisement. Car il s’agit bien d’un gisement et de rien d’autre. Normalement, un informateur qui veut révéler des informations contacte un journaliste de manière plus ou moins discrète et lui raconte l’histoire. Or, ces millions de documents, personne ne les a jamais lus et ne les liras jamais en entier. Il faudrait pour cela plusieurs vies. Même à plus de 400 journalistes répartis dans 80 pays pendant plusieurs mois, on n’a pu en lire qu’une infime fraction. Voilà pourquoi Bastian Obermayer compare son travail à des forages comme ceux que font les explorateurs miniers : « Il s’agit de forer sans savoir ce qu’on va trouver. »

Les « frères Obermayer/ier » se sont donc associé à l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ), un organisme américain qui met en relation plus de 180 journalistes d’une cinquantaine de pays, ce qui permet de lancer des enquêtes internationales. C’est là que la polémique a commencé, car l’ICIJ et son organisation soeur, le Center for Public Integrity (CPI), sont notamment financés par le multimillionnaire George Soros, très impliqué en Europe de l’Est. Une information que le fondateur de WikiLeaks (et concurrent de l’ICIJ), Julian Assange, n’a pas manqué de révéler tout en laissant entendre que l’ICIJ avait organisé une fuite contre le président russe, Vladimir Poutine, au profit des États-Unis.

« C’est un non-sens, réplique Bastian Obermayer. Cette fuite n’a pas pu être organisée. Personne ne pouvait savoir quels noms se cachaient dans une telle masse de documents. S’il s’était agi de viser Poutine, il aurait suffi de nous remettre les documents le concernant. Même 50 gigabits auraient suffi, pas 2600 ! Ces documents, même notre informateur ne savait pas ce qu’ils contenaient. »

Alors, quelles pouvaient donc être les motivations de ce fameux Joe Blo ? « Je crois qu’il a fait cela pour dénoncer les paradis fiscaux. À l’époque, Mossack Fonseca était déjà connu dans la presse. On savait que ce cabinet travaillait avec des dictateurs. Je suis convaincu que la seule motivation de notre informateur était de révéler des activités illicites. Il s’est tout simplement senti l’obligation morale d’agir. »

Des crapules et des… innocents

À travers des communications cryptées, Bastian Obermayer a passé des heures à échanger sur tout et sur rien avec son informateur. Entre deux téléchargements, les deux hommes ont même parlé de films, de culture, de température et des catastrophes naturelles survenues durant cette période. D’ailleurs, Obermayer semble se douter de sa nationalité, mais il n’en dira rien. « C’est un individu très conscient que certaines choses ne marchent pas dans le monde et que nos élites n’agissent pas comme elles devraient. Je crois que c’est sa motivation profonde. »

Il n’en demeure pas moins que de nombreuses personnes dont le nom a été révélé dans les médias ont reconnu avoir créé une société offshore, mais sans pour autant avoir jamais pratiqué l’évasion fiscale. Une preuve qui ne sera souvent jamais faite. Fallait-il donc révéler leur nom ? Obermayer réplique que le choix des noms à divulguer a été fait dans chaque pays. « En Allemagne, nous n’avons nommé personne dont nous n’avions pas la conviction qu’il avait agi illégalement. Peut-être que je n’aurais pas fait les mêmes choix ailleurs, mais chaque équipe a fait les siens en fonction de ses propres critères. »

Certains experts annoncent déjà la fin prochaine des paradis fiscaux. En Suisse, ils sont déjà pratiquement chose du passé. L’Union européenne semble enfin déterminée à agir. Barack Obama a dit souhaiter une loi. Même le Panama dit vouloir participer à l’échange automatique de données. Faut-il en conclure que les Panama Papers ont annoncé le début de la fin de cette pratique ?

« Je suis un journaliste, dit Obermayer. Pas un militant pour la fin des paradis fiscaux. Mais, la pression publique n’a jamais été aussi forte, car les gens n’ont jamais été aussi au courant. Nous avons certainement semé la panique chez ceux qui dissimulaient leur argent. Aujourd’hui, ils sont inquiets de la sécurité de leurs fonds. Mais, je ne fais jamais confiance aux politiciens. Si dans un an, je découvre que le nombre de paradis fiscaux n’a pas diminué, eh bien je l’écrirai. »


Consultez notre dossier Panama Papers 

Au temps des Giga Leaks

Quantité de données secrètes qui ont fuité lors de récents scandales
 
Panama Papers (2016) 2600,0 Gb
Swiss Leaks (2015) 3,3 Gb
Lux Leaks (2014) 4,0 Gb
Offshore Leaks (2013) 260,0 Gb
WikiLeaks (2010) 1,7 Gb

Le secret le mieux gardé du monde

Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, Édition du Seuil, Paris, 2016, 432 pages

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 16 juin 2016 07 h 42

    Proverbe paternel

    Feu mon père, Dieu ait son âme, avait, dans de telles circonstances, une maxime qui explicait laconiquement le pouvoir inéluctable des gens riches et discrets : "Money talks" -l'argent parle.
    Mossack-Fonseca s'est fait prendre? Pas grave, il y en aura dix autres pour prendre la relève; comment peut-on laisser passer une telle "opportunité d'affaire? Money talks, ne l'oublions jamais.