Van der Bellen, un président de retour du diable vauvert

Fédéraliste, Van der Bellen est un partisan des « États-Unis d’Europe ».
Photo: Dieter Nagl Agence France-Presse Fédéraliste, Van der Bellen est un partisan des « États-Unis d’Europe ».

Très distancé au premier tour, le candidat écolo, fils et petit-fils de réfugiés, remporte finalement de 31 026 voix le scrutin présidentiel autrichien.

Il est celui que l’on n’attendait pas. Ou plutôt qu’on n’attendait plus. Alexander Van der Bellen sera bien le nouveau président de l’Autriche. Après un suspens d’un peu moins de vingt-quatre heures, le ministère de l’Intérieur a finalement publié les résultats définitifs : le candidat écologiste remporte l’élection avec 50,3 % des suffrages. Il l’emporte d’un cheveu : 31 026 votes seulement séparent les deux hommes sur 6,4 millions d’électeurs. Alexander Van der Bellen est un revenant que les éditorialistes avaient un peu trop vite enterré après le premier tour. Dans les semaines qui l’ont précédé, tous les sondages le donnaient systématiquement en première position. Mais, au soir du 24 avril, il accusait 14 points de retard sur son adversaire Norbert Hofer, le candidat du FPÖ (extrême droite). Jamais dans l’histoire de la deuxième République un candidat n’avait remonté un tel écart.

Pour le professeur d’économie, c’est l’aboutissement d’une longue carrière qui fut d’abord universitaire avant d’être politique. Alexander Van der Bellen a enseigné à l’université d’Innsbruck et à celle de Vienne. Dans les années 1970 et 1980, il a brièvement flirté avec les sociaux-démocrates avant de se présenter au poste de président de la Cour des comptes sous l’étiquette des Verts, en 1992. En 1997 et jusqu’en 2008, il sera même le porte-parole et le président du club parlementaire du parti écologiste. Mais quand il envisage de concourir en 2016 au poste de premier personnage de l’État, il choisit d’y aller en indépendant. Une indépendance toute relative, puisque les Verts n’ont pas présenté de candidat et lui ont apporté leur soutien presque immédiatement, ce que n’a pas manqué de souligner son adversaire durant la campagne.

« Au sein des Verts, Alexander Van der Bellen est un pragmatique, nuance le politologue Anton Pelinka. Il est aussi respecté pour avoir eu une carrière académique avant d’entrer en politique. Dès ses débuts, il a été capable d’attirer des électeurs qui n’auraient pas voté pour les Verts mais qui partagent certaines positions des écologistes, en particulier sur l’ouverture d’esprit et sur l’Europe. Les Verts sont le parti le plus pro-européen d’Autriche, après tout. » Alexander Van der Bellen a l’Europe chevillée au corps. Fédéraliste, il s’est prononcé à plusieurs reprises pour des « États-Unis d’Europe ». Même si, plus tard dans la campagne, il a quelque peu nuancé ses propos en renvoyant ce rêve européen à un futur très lointain.

« Un combat de gladiateurs »

Quand il a reçu, entre les deux tours, le soutien de Jean-Claude Juncker et de Martin Schulz, les présidents de la Commission et du Parlement européen, Norbert Hofer l’a caricaturé en candidat de Bruxelles. Si ces deux institutions trouvent plutôt grâce à ses yeux, Van der Bellen se montre en revanche très critique du fonctionnement du Conseil européen : « Si nous appliquions le système de gouvernance de l’UE à l’Autriche, nous aurions deux gouvernements. »

On a pu l’entendre aussi déplorer ces derniers mois la non-application du système des quotas pour les réfugiés. En tant que président, il a bien l’intention de donner l’exemple en Autriche. « Je parlerai aux maires qui refusent d’accueillir des réfugiés », promettait-il pendant la campagne. « C’est un problème européen mais le principe de solidarité doit aussi s’appliquer en Autriche. » Lui qui aime vanter l’ouverture de « la génération Erasmus » ne voit pas « pourquoi le sentiment européen ne pourrait pas se développer aussi chez les jeunes Syriens et Irakiens qui viennent à nous ». Ce sujet, sur lequel il s’est souvent violemment confronté à son adversaire, touche personnellement Alexander Van der Bellen, lui-même fils et petit-fils de réfugiés. Ses grands-parents ont fui la Russie après la révolution bolchévique pour s’installer en Estonie. Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, les parents d’Alexander Van der Bellen fuient l’avancée de l’armée rouge et s’installent à Vienne où il est né, puis à Innsbruck dans le Tyrol, où il a grandi. Il obtient la nationalité autrichienne en 1958.

Deux ans

Alexander Van der Bellen sait qu’il doit plus sa victoire à l’opposition d’une majorité d’Autrichiens au FPÖ qu’à un véritable plébiscite de sa personne. 40 % de ses électeurs du deuxième tour citent la nécessité de faire barrage à l’extrême droite comme la principale raison de leur choix. Sa personnalité d’intellectuel peut-être un peu austère passe mal auprès d’une partie des électeurs. Les critiques fusaient encore ces derniers jours pour disqualifier le « professeur Van der Bellen », un « type arrogant » qui « nous prend de haut ». Le premier débat d’entre deux tours n’a pas aidé. Dans un dispositif un peu surréaliste, les deux hommes se sont retrouvés à discuter seuls à une table. Les bonnes manières de façade sont vite tombées et les deux hommes se sont écharpés comme rarement à la télévision autrichienne. Alexander Van der Bellen assure qu’il n’a pas perdu son sang-froid mais qu’il était simplement en colère. « Les médias voulaient du spectacle, ils ont eu un combat de gladiateurs. Il ne faut pas s’étonner que le sang ait giclé. Figurativement. »

Reste qu’à l’arrivée, le pays sort exsangue de cet affrontement qui a divisé l’Autriche comme jamais. Alexander Van der Bellen et le nouveau chancelier social-démocrate, Christian Kern, ont deux ans pour réconcilier les citoyens avec leurs politiques. Sans quoi, en 2018, ce n’est pas un président mais un chancelier d’extrême droite qui prendra la tête du pays.

Le soulagement de la moitié du pays à l’annonce des résultats, un peu avant 17 heures, ne doit pas faire oublier que de nouvelles élections se précisent déjà à l’horizon. En 2018, les Autrichiens éliront leur parlementaires et cette fois, il ne sera pas nécessaire au FPÖ d’atteindre la majorité pour revendiquer la chancellerie, à laquelle vient d’accéder le social-démocrate Christian Kern. Alexander Van der Bellen a promis qu’en tant que président, il ne nommerait pas un chancelier favorable à la sortie de l’Autriche de l’Euro. Lui et le nouveau gouvernement nommé la semaine dernière disposent de deux ans pour convaincre les Autrichiens de ne pas l’y forcer.