Un camp pour la justice climatique

Des militants d’Ende Gelände en pleine action, vendredi dernier
Photo: Fabian Melber Creative Commons Des militants d’Ende Gelände en pleine action, vendredi dernier

Allongées sur une voie ferrée, les poignets menottés aux rails, deux jeunes allemandes barrent la route aux convois de charbon. « Ici et pas plus loin », lâche Eule, le visage caché derrière un masque blanc. Traduite en allemand, la formule « Ende Gelände » désigne les actions qui, du 13 au 16 mai, réunissent près de 2000 militants écologistes venus de toute l’Europe en Lusace, deuxième bassin minier d’Allemagne construit en lieu et place de 136 villages rasés au cours du siècle dernier. « Pendant quatre jours nous tentons par tous les moyens, en restant non violents, de paralyser l’exploitation de lignite, un charbon parmi les plus sales en terme d’émissions de gaz à effet de serre », résume Mona Bricke, porte-parole du mouvement.

« Camp pour climat »

Leur première cible ? La mine à ciel ouvert de Welzow Sud, une sombre balafre au milieu de la forêt, d’où sont extraites 20 millions de tonnes de lignite chaque année. À une heure de marche de là, sur l’éphémère « Camp pour climat » qui sert de base arrière aux actions, les militants s’entraînent au franchissement des barrages policiers. « Ces exercices permettent surtout d’apprendre à connaître ses limites », explique une formatrice. En fonction de la témérité de chacun, des groupes de huit personnes sont créés. Un cri, un geste leur permettront de se retrouver dans le feu de l’action. Avec ses repas végétariens, ses panneaux solaires et son chapiteau de cirque où se déroulent les incessantes réunions plénières, le Camp connaît cette année un succès inégalé. « Lorsque nous avons commencé en 2011, nous étions quelques centaines, cette année nous sommes 3000 sur le camp », se félicite Mona Bricke qui évoque la « très forte tradition militante, liée au mouvement antinucléaire », pour expliquer l’important vivier de militants allemands. Cinq mois après la COP21 et l’adoption de l’accord de Paris, Ende Gelände s’inscrit dans un mouvement mondial pour faire pression sur les États afin qu’ils respectent leurs engagements.

Au premier jour, vendredi, des centaines de campeurs prennent le chemin de la mine. Leurs silhouettes en combinaisons blanches se détachent sur le noir du charbon. « Ils ont capitulé ! » se réjouit Tadzio Müller, l’un des organisateurs, en contemplant l’étendue désertée par la compagnie suédoise Vattenfall, qui exploite la mine et avait anticipé l’action. Les militants restent bouche bée devant ce paysage inerte modelé par les dents des machines. « C’est monstrueux, c’est de la science-fiction », soupire Thomas, jeune agriculteur strasbourgeois qui a fait le voyage en bus avec 150 Français.

Inévitable, le charbon ?

À quelques centaines de mètres de là, Johannes, ingénieur sécurité sur la mine, regarde cette nuée de cosmonautes d’un air navré. Comme 8000 personnes dans la région, il vit du charbon. « Ces gens n’ont pas le sens des réalités, le charbon est une énergie bon marché, l’Allemagne ne peut pas s’en passer ».

Modèle de développement en matière d’énergies renouvelables, l’Allemagne reste dépendante du charbon pour plus de 40 % de son mix électrique. Et si la sortie du nucléaire est prévue à l’horizon 2022, se sevrer du charbon devrait prendre au minimum deux décennies de plus. « Cet objectif n’est pas en adéquation avec l’urgence de la situation », regrette Mona Bricke.

« Que voulons-nous ? La justice climatique. Quand la voulons-nous ? Maintenant ? » Une fois la mine conquise, les militants investissent les rails en scandant ce slogan. Ils veulent mettre en péril l’approvisionnement en charbon de la centrale thermique de Schwarze Pump. « Tous les accès sont bloqués et notre stock ne nous permet pas de faire fonctionner la centrale au-delà de 24 heures, reconnaît Peter Stebt, le porte-parole de la société Vattenfall. Si les manifestants ne s’en vont pas nous allons être contraints de l’éteindre », ajoute-t-il, évoquant « une perte économique limitée ».

Pour les militants, la fermeture d’une centrale à charbon par une action de désobéissance civile serait au contraire un fait d’arme. Sacs de couchage, toilettes mobiles et marmites géantes apportés à proximité des rails leur permettent de jouer la montre. « Tant que je suis ravitaillée, je peux rester », assure Eule, en se retournant tant bien que mal sur son matelas de camping. Parallèlement à cette guerre d’usure, un bataillon de près de 400 personnes est parti à l’assaut de la centrale samedi après-midi. Une salve de coups de pieds dans les grilles et ils pénètrent dans l’enceinte. Trente minutes plus tard, les visiteurs sont délogés manu militari par la police. Les ballots de paille qui leur servaient de sièges deviennent des boucliers. Au total, 120 personnes sont arrêtées, quelques-unes légèrement blessées. Aux yeux de la Galloise Kirsty Wright, l’une des organisatrices du blocage, le 4 mai, de la plus grande mine de charbon du Royaume-Uni, la désobéissance civile « a le mérite de l’efficacité. Ce mode d’action crée une fracture, ouvre un débat ». Assise aux pieds des policiers en attendant d’être conduite dans les fourgons, Bertille, une participante française, relativise. « Cela fait partie du jeu, nous sommes ici en tant que porte-parole des populations les plus impactées par le dérèglement climatique. C’est une responsabilité pour laquelle je suis prête à me faire arrêter. »

Les Suédois sont parmi les plus remontés. L’entreprise Vatenfall est propriété intégrale de leur État. « En tant que citoyenne suédoise, j’ai mon mot à dire sur ses activités », estime Annie Ringber, membre d’Ende Gelände. Soucieuse de désinvestir du charbon, Vattenfall a entamé mi-avril la vente de sa branche lignite à l’entreprise tchèque EPH. « Mais le climat se fiche des changements de propriétaires ! raille la militante suédoise. Cette transaction ne réduira pas les émissions de gaz à effet de serre ».

Après 48 heures de blocage ininterrompu, la centrale de Vattenfall s’est retrouvée à court de charbon. Tout en continuant à fournir du chauffage aux villages alentours, dimanche à la mi-journée, elle a cessé sa production d’électricité. « Nous avons d’autres ressources, il n’y aura pas de panne généralisée », rassure Peter Stebt chez Vattenfall. Dorothee Häußermann, activiste d’Ende Gelände, y voit une leçon pour le repreneur. « On leur dit “si vous achetez la mine et les centrales vous achetez aussi la contestation”.»

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