Un régime spécial pour Abdeslam

C’est sous bonne escorte que Salah Abdeslam a été conduit à la prison.
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse C’est sous bonne escorte que Salah Abdeslam a été conduit à la prison.

Le transfert avait été annoncé sous dix jours à la fin du mois de mars par le garde des Sceaux français. Il aura finalement pris un peu plus de temps, les enquêteurs belges souhaitant l’entendre sur les attentats de Bruxelles. Soupçonné d’être le dernier membre encore en vie du commando de Paris et de Saint-Denis, Salah Abdeslam, 26 ans, est désormais entre les mains de la justice française, qui avait délivré un mandat d’arrêt européen au lendemain de son interpellation, le 18 mars.

La semaine dernière, une source judiciaire française se voulait rassurante sur l’arrivée en France d’Abdeslam, tout en se gardant bien d’indiquer un délai et encore moins une date, pour des raisons de sécurité. Le transfert a finalement eu lieu tôt, mercredi matin. Un hélicoptère, parti de Belgique, s’est posé à l’aéroport militaire de Villacoublay, où plusieurs véhicules banalisés ont pris en charge Abdeslam. Le tout sous escorte des unités d’élite du GIGN, lourdement armées. Le dispositif, certes extraordinaire, n’est pas une première. Un détenu dans une affaire de drogue a été transféré en France selon le même protocole, début avril.

Six magistrats

Dès son arrivée au palais de justice de Paris, qui héberge le pôle antiterroriste, les juges d’instruction parisiens ont réceptionné et brièvement interrogé Abdeslam. Six magistrats sont en charge de cette enquête sur les attentats du 13 Novembre, qui ont fait 130 morts. Un dossier exceptionnel par la gravité des faits perpétrés et le nombre d’auteurs et de pays concernés. Près de six mois après les attaques, les juges ont déjà des dizaines de milliers de pages de procédure. Abdeslam a été mis en examen dans la foulée de six chefs, dont celui d’assassinat en bande organisée en relation avec une entreprise terroriste.

« C’est un acteur majeur des attentats du 13 Novembre, il sait beaucoup de choses. Il a fait beaucoup de déclarations pour dire qu’il voulait et allait parler, j’espère qu’il restera dans cet état d’esprit », a réagi Georges Salines, président de l’association 13 Novembre : fraternité et vérité, dont la fille a été tuée au Bataclan.

Un régime monastique

Le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, a évoqué mercredi matin, en marge d’un déplacement à l’École nationale de l’administration pénitentiaire, « une équipe de surveillance dédiée, composée de surveillants aguerris formés à la détention des personnes détenues réputées dangereuses ». Ce qui existe déjà, nuance Jimmy Delliste, secrétaire général du syndicat SNP-FO des directeurs de prison : « Après son évasion [en 2003], Antonio Ferrara avait aussi une équipe de surveillants spécifique. Nous avons déjà géré des profils beaucoup plus dangereux qu’Abdeslam. » « Ce n’est pas le premier terroriste à être détenu en France », ajoute Damien Pellen, du syndicat SNDP, rappelant le cas de Smaïn Ait Ali Belkacem, condamné à perpétuité pour les attentats de 1995 : « La prise en charge n’est pas nouvelle, même si cette affaire a eu un retentissement mondial. »

Le suspect des attentats de Paris a été placé en détention provisoire à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, où il devrait être à l’isolement, dans le même bâtiment que le quartier disciplinaire, récemment refait. Abdeslam sera seul dans sa cellule et n’aura aucun contact avec les autres détenus lors des promenades ou au parloir, si les magistrats l’autorisent. « C’est un régime monastique », résume Pellen. L’administration pénitentiaire réfléchit à l’adapter spécialement pour Abdeslam, en instaurant la vidéosurveillance 24 heures sur 24 en cellule. Une évolution des textes législatifs sera néanmoins nécessaire, observe Jimmy Delliste.

Les auditions

Si son premier interrogatoire, mercredi au palais de justice, était essentiellement formel, les juges auront tout loisir de l’entendre lors de sa détention provisoire. À propos de la soirée du 13 novembre en particulier.

Pourquoi ne s’est-il pas fait sauter ? Lors de sa première audition, en Belgique, il a affirmé avoir renoncé au dernier moment, après avoir déposé les trois kamikazes du Stade de France. Un abandon volontaire ou contraint par des problèmes techniques sur la ceinture d’explosifs qui lui était destinée ? Même s’il minimise son rôle, chargeant son frère Brahim, qui s’est fait sauter à la terrasse du Comptoir Voltaire, les juges devraient aussi l’interroger sur la structure du commando et le rôle de chacun de ses membres. Qui, par ailleurs, a imaginé les attaques ?

Un nouveau nom, extérieur au commando, intrigue les enquêteurs. Un même numéro de téléphone turc a été retrouvé sur l’un des kamikazes du 13 Novembre et dans le portable d’un suspect arrêté mi-décembre en Autriche. L’utilisateur de cette ligne aurait été identifié uniquement sous son nom de guerre, Abou Ahmad. De quoi occuper de longues heures d’interrogatoire d’une instruction qui risque de durer. Le procès ne se tiendra pas avant plusieurs années.

Abdeslam mis en examen

Paris — Salah Abdeslam, seul survivant du commando djihadiste qui a fait 130 morts et des centaines de blessés à Paris le 13 novembre, a été inculpé mercredi par un juge français, notamment d’assassinat à caractère terroriste.

Lors de sa première comparution au palais de justice de Paris, Salah Abdeslam a assuré au juge antiterroriste qu’il allait « s’exprimer ultérieurement », selon son avocat Frank Berton, précisant qu’il sera interrogé le 20 mai sur le fond du dossier.

Le juge parisien l’a mis en examen d’assassinat et complicité d’assassinat à caractère terroriste, détention et usage d’armes et d’explosifs, et séquestration pour les faits commis dans la salle de spectacle du Bataclan.

Représenté jusqu’à présent par l’avocat belge Sven Mary, Salah Abdeslam sera défendu en France par Me Berton, ténor du barreau, et un autre avocat français dont le nom n’a pas été rendu public.

Salah Abdeslam est le seul protagoniste direct des tueries du 13 novembre à avoir été arrêté vivant, après la mort des neuf assaillants, en kamikazes comme son frère Brahim ou abattus par les forces de l’ordre comme son ami d’enfance Abdelhamid Abaaoud.

S’il assure, via son avocat belge, qu’il n’était pas au courant des attentats de Bruxelles, commis le 22 mars, quatre jours après son arrestation, il est en tout cas lié aux trois hommes qui se sont fait exploser ce jour-là et qui ont, eux aussi, un lien avec les attentats du 13 novembre, les plus meurtriers de l’histoire de France


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