Jean-Luc Mélenchon, pour l’amour des peuples

Tout juste débarqué d’avion pour une visite de quelques jours à Montréal, le candidat à la présidentielle française Jean-Luc Mélenchon parle de la nécessaire souveraineté des peuples et des dangers des accords économiques entre l’Union européenne et le Canada.

« Les preuves d’amour, ça ne se maîtrise pas », dit Jean-Luc Mélenchon, assis à une terrasse de gazon synthétique que s’affaire à nettoyer un employé de l’hôtel où il est descendu à Montréal. Habitué de l’Amérique du Sud, le candidat qui s’est lancé en solo dans la course à la présidence française en est à sa première visite au Québec. Il situe néanmoins d’emblée le Québec au coeur d’un espace politique dont il souhaite l’avènement.

Orateur redoutable, Jean-Luc Mélenchon affirme avoir eu le projet de venir au Québec au cours de sa campagne, mais que « les choses se sont un peu accélérées, voire beaucoup ». Dans les sondages, dit-il, « je suis en train de croiser M. Hollande », en partie à cause de la chute de popularité de celui-ci. À la surprise générale, les deux flotteraient désormais autour des 16 % d’appuis. En 2012, Mélenchon avait obtenu 11 % des voix, et terminé quatrième.

L’homme est connu pour sa liberté de parole. « Pour faire entrer des sujets théoriques dans le débat public, j’utilise mon personnage avec tout ce qu’il comporte d’anguleux, de polémique. »

Devant l’« échec » de l’Europe, il plaide ainsi pour la souveraineté du peuple. Et n’hésite pas à faire le pont avec la question nationale québécoise. « Le souverainisme québécois peut être tout à fait analysé comme une expression de cette volonté quasi génétique des communautés humaines de maîtriser les groupes humains qui les composent et les territoires dans lesquels ils vivent. »

L’homme politique est-il à situer dans le principe « ni ingérence ni indifférence » qui a prévalu à l’égard du Québec depuis le président Giscard d’Estaing jusqu´au président Sarkozy? Il sourit. « Quel peut bien être le sens d’un truc pareil ? C’est pour faire plaisir à Ottawa et à Québec en même temps. Ce n’est pas vrai ! Spontanément, tous les Français sont amoureux du Québec francophone. » Il va tout de suite plus loin. « Par conséquent, vous savez comme moi que les preuves d’amour, ça ne se maîtrise pas. Vous en avez eu un illustrissime exemple avec le général de Gaulle. » Mélenchon évoque le « Vive le Québec libre ». « Il n’était pas parti pour vous dire ça. Et ça a été plus fort que lui. Voilà : il faut mettre les choses à leur place. »

La francophonie plutôt que l’Europe

L’Europe, dit-il, se dirige tout droit vers un échec. « On a pris la méthode la plus absurde qui soit, dès que le libéralisme s’est imposé. […] On a dit : “Vous êtes tous dedans et vous êtes obligés d’être dans une compétition accrue.” On n’a jamais vu un truc pareil : réunir des gens pour qu’ils s’affrontent plus violemment. Car c’est ce qui se passe, avec interdiction d’harmonisations sociales et d’harmonisations fiscales. »

L’échec de l’Europe est tout d’abord moral, avec « l’affaire des réfugiés », « l’explosion de la pauvreté ». L’échec est aussi politique : « aucune volonté commune n’apparaît ». Puis l’échec est économique : « l’Europe est devenue une zone d’appauvrissement ».

Dans cette perspective, Mélenchon veut explorer l’idée que la francophonie pourrait devenir un espace politique. « Les relations réelles sont-elles seulement matérielles, marquées par des contrats sociaux tels que la relation de travail ? Ou sont-elles aussi culturelles ? Ma singularité est que je pense que les relations culturelles sont premières, que c’est à travers elles que les relations sociales se construisent. »

L’Europe est à devenir un poison violent ordinaire du monde, selon Mélenchon. « Il y a une sorte d’arrogance post-coloniale qui décidément ne lâchera jamais les Européens. Ils se sentent en droit de faire la leçon à tout le monde, sans tenir compte du fait que le monde a changé. » D’ailleurs, dit-il, « vous en avez eu une petite démonstration [en mars] avec Mme [Marine] Le Pen, qui est venue vous expliquer comment il fallait faire. Au-delà même de ce qu’elle raconte, c’est l’attitude qui est incroyable. […] Il faut faire l’inverse. Regarder ce que les gens font. »

Il n’aime pas la tendance à l’enfermement identitaire. Heureusement, dit-il, « vous n’êtes pas en train de croupir dans cette idée de déchéance de la nationalité [le gouvernement Trudeau a abrogé la loi conservatrice en février], ni de cette folie de l’identité, de la religion ».

Libre-échange et inquiétudes

Cette visite éclair au Québec est l’occasion de discuter des problèmes qui couvent derrière des accords de libre-échange avec l’Europe. L’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne lui apparaît inquiétant. Il s’agit « de l’inconnu absolu ». Heureusement, dit-il, la classe politique commence à en être un peu mieux informée, à s’en inquiéter.

Son programme politique s’oppose à pareil traité. « Vous savez qu’une des ruses de cette bureaucratie sans visage qu’est la Commission européenne est de changer sans arrêt le nom des objets qui sont mis sur la table. Elle finit de rendre le débat impossible parce que déjà c’est écrit dans une langue qui ne parle pas au commun des mortels. C’est la langue sacrée de la religion libérale, vue par l’Europe. » Il observe que ces tractations ont changé de nom tous les six mois. « Cela a été négocié dans une obscurité opaque. […] Jusqu’en 2014, il n’y avait aucun document qui circulait. C’est une chose inouïe ! »

Or les documents du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI) et ceux de l’AECG circuleront au moment de la campagne présidentielle, regrette Mélenchon. Cette année 2017 ne lui semble pas du tout un bon moment pour discuter de nouveaux traités complexes qu’il critique par ailleurs sur la base d’un constat d’échec de l’Union européenne.

Au Québec, il doit rencontrer à ce sujet le mouvement syndical, des représentants du Parti québécois, du Nouveau Parti démocratique et de Québec solidaire. Pour le reste, il répète être ici pour apprendre et écouter.

Les États-Unis? Il admire Bernie Sanders, mais affirme que sa détestation de l’arrogance de ce pays l’a longtemps empêché de voir la révolte qui y couvait. Hillary Clinton lui apparaît comme un des derniers avatars d’un monde voué à la destruction de tout idéal socialiste, comme l’était auparavant un Tony Blair.

Avec Guy Taillefer

Samedi, Jean-Luc Mélenchon présente à la Grande Bibliothèque une conférence avec Gabriel Nadeau-Dubois.


L’urgence d’écrire

Jean-Luc Mélenchon écrit sans arrêt. Son site Internet regorge de ses réflexions, billets et conférences. En aparté, juste au moment de se quitter, il confie qu’écrire le démange. « Cela devient insoutenable, vous savez. » Au point d’écrire un roman ? « Oui. J’ai déjà le sujet ! » Pour l’instant, il va profiter du calme relatif de son séjour pour lire Tristesse de la terre. L’auteur, Éric Vuillard, y déconstruit le mythe de Buffalo Bill, le célèbre cowboy qui s’était lui aussi arrêté à Montréal.
8 commentaires
  • Michel Thériault - Abonné 22 avril 2016 08 h 44

    "Monsieur" version hexagone.

    Pour avoir plusieurs fois entendu ce que ce monsieur a à dire -notamment à ONPC- j'ai, à chaque fois, la saine impression d'entendre la voix de la raison et du bob sens. Nous avons grandement besoin, au Québec, d'un homme de cette envergure pour guider nos pas. Malheureusement, nos élites locales sont d'un niveau plus que médiocre, quand cela ne frise pas la perfidie.

    J'espère que la conférence de Mélanchon sera filmée et diffusée sur la toile.

    • Patrick Boulanger - Abonné 22 avril 2016 13 h 46

      Peut-être que M. Nadeau-Dubois va devenir un homme de l'envergure de M. Mélenchon. Pour ma part, je trouve qu'il est bien parti pour le devenir.

  • Denis Paquette - Abonné 22 avril 2016 09 h 13

    les humains des êtres incomplets

    Un être intéressant, il faut avoir parcouru sa biographie pour s'en rende compte, certains l'accuse d'être pébléins, mais je crois que c'est surtout un individu qui a cotoyé toutes sortes d'organisations, et qui en est venu a avoir une pensée clair de ce qu'est le monde, le monde étant une aventure pour les plus audacieux, aussi pertinent que peut etre le savoir, il est quasi inutile

  • Michel Thériault - Abonné 22 avril 2016 11 h 12

    Mélanchon,l'homme.

    là--> https://www.youtube.com/watch?v=crmW99QZFEY

  • Gilles Bonin - Abonné 22 avril 2016 13 h 21

    Erreur

    Dans votre article vous attribuez au Président Sarkozy la phrase célebre de " ni ingérence, ni indifférence". Cette formule appartient au Premier ministre Raymond Barre.

    • Patrick Boulanger - Abonné 22 avril 2016 14 h 12

      Je ne crois qu'il est écrit cela.

      " L’homme politique est-il à situer dans le principe « ni ingérence ni indifférence » qui a prévalu à l’égard du Québec depuis le président Giscard d’Estaing jusqu´au président Sarkozy? (Le devoir) "

    • - Inscrit 22 avril 2016 15 h 48

      Vous avez en partie raison M. Bonin.

      Il est vrai que l'expression est attribue à R. Barre, mais elle est peut-être surtout d'Alain Peyrefitte; mais que tous les présidents français y ont souscrit de Pompidou à Chirac.

      De Gaulle était ouvertement pour l'indépendance du Québec, Sarkozy y est franchement hostile. Quant à Hollande, mystèere et boule de gomme ... comme toute ses politiques de toute façon.