Ce quartier qui a vu grandir des terroristes

Comme d’autres quartiers défavorisés, Molenbeek abrite une forte population d’origine marocaine et fait face à un taux de chômage important.
Photo: Virginia Mayo Associated Press Comme d’autres quartiers défavorisés, Molenbeek abrite une forte population d’origine marocaine et fait face à un taux de chômage important.

C’est une sorte de balafre qui traverse Bruxelles du nord au sud. Une balafre d’eau qui coupe la ville en deux. Emprunté quotidiennement par des péniches chargées de sable ou de carburant, le « canal » relie la capitale belge, par transfert fluvial, aux villes industrielles du sud du pays. Essentiel pour l’approvisionnement de la ville, il délimite aussi deux zones qui peinent à se côtoyer.

Côté sud, il y a le centre, avec ses artères commerciales, ses institutions, ses cafés branchés et ses quartiers résidentiels. Côté nord, ce sont les quartiers populaires. Immédiatement après avoir franchi le canal, on pénètre ainsi dans Molenbeek. Une commune qui a beaucoup fait parler d’elle, au grand dam de ses 90 000 habitants.

C’est ici que sont nés et ont grandi les frères Abdeslam, coauteurs des attentats de Paris, qui ont fait 130 morts en novembre dernier. Ici aussi qu’a vécu Abdelhamid Abaaoud, cerveau présumé de ces attentats. Hassan el-Haski, condamné pour avoir été l’un des cerveaux des attentats de Madrid en 2004, est passé par ici, tout comme Mehdi Nemmouche, le tueur du Musée juif de Bruxelles en 2014. Des dizaines d’opérations policières y ont été menées récemment pour arrêter des personnes soupçonnées d’appartenir à une organisation terroriste. Alors, depuis le mois de novembre, la presse étrangère arpente ses rues en nombre, pour tenter de comprendre comment une telle pépinière de djihadistes a pu éclore ici, au coeur même de la capitale de l’Europe.

Ce matin, les mines sont tristes sur la place communale. Comme partout dans Bruxelles, les habitants sont encore ébranlés à la suite des événements de la veille qui ont frappé le métro et l’aéroport. Alors que partout, on s’efforce de reprendre une vie normale, une dizaine de femmes molenbeekoise se sont donné rendez-vous devant la mairie. Il était prévu de longue date que cette matinée de mercredi soit consacrée à une balade dans la nature. « Mais avec les événements d’hier [mardi], personne n’avait le coeur à ça, explique l’une d’entre elles. Nous avons donc décidé de nous rassembler ici, et de nous donner la main pour montrer qu’il faut rester unis. »

Beaucoup refusent d’être filmées lorsqu’un cameraman français approche son objectif. L’hostilité envers les journalistes est palpable. « Vous n’arrêtez pas de faire des amalgames, crie une membre du groupe. Vous nous présentez tous comme des complices. Mais moi, personnellement, je ne connais pas ces gens. Je n’ai rien à voir avec eux. »

Petit délinquant connu

Autour de la place communale, il n’est pourtant pas compliqué de croiser des gens qui ont connu de près ou de loin les frères Abdeslam. Les parents vivent au numéro 30. Salah et ses amis ont traîné toute leur adolescence dans le coin. Sa réputation de petit délinquant ne le prédestinait pas à devenir l’ennemi public numéro un. Ici, personne ne comprend vraiment. « Je l’ai bien connu le petit Salah,explique un vieil homme. Il était en décrochage scolaire comme tous les autres. Vous savez, c’est avant tout un problème d’éducation. Moi, je ne comprends pas pourquoi les parents ne l’ont pas gardé à la maison. »

Avec une forte population d’origine marocaine et un taux de chômage important qui frappe durement les jeunes, les deuxièmes et troisièmes générations d’immigrants ont parfois du mal à s’identifier à la société dans laquelle ils évoluent. « Certains d’entre eux nourrissent un fort sentiment d’injustice, souligne Corinne Torrekens, chercheuse en science politique à l’Université libre de Bruxelles. Dans l’esprit de certains jeunes, les injustices que l’on vit à titre personnel rejoignent celles vécues par d’autres musulmans dans le monde, notamment dans le conflit israélo-palestinien ».

Les recruteurs du groupe État islamique parviennent à capter ce mal-être et à apporter des réponses à un certain sentiment de vide. « Combattre un occident désigné comme coupable de ces injustices, cela donne du sens à leur existence »,poursuit la chercheuse.

Dans d’autres quartiers défavorisés d’autres villes d’Europe, les mêmes ingrédients sont réunis. Dans le climat de peur actuel, les deux rives du canal de Bruxelles ont de plus en plus de mal à s’aimer.