Un «Spotlight» à la française?

L’accusé porte la même soutane rouge. Les victimes racontent les mêmes histoires d’horreur. La presse affiche les mêmes titres à la une. La France serait-elle à l’aube d’un gigantesque scandale comme celui que met en scène le film Spotlight à Boston, où l’Église avait couvert des dizaines de cas d’agressions sexuelles dans les années 1980 et 1990 ?

Même si certains ont vite sauté aux conclusions, le scandale qui a éclaté cette semaine dans le diocèse de Lyon se distingue non seulement par son ampleur très limitée, pour l’instant du moins, mais aussi par la nature des faits reprochés à Mgr Barbarin. Trois plaintes ont en effet été déposées contre le cardinal de Lyon. Des victimes d’agressions sexuelles commises dans les années 1990 par des prêtres reprochent au cardinal, pourtant nommé en 2002, de ne pas avoir sanctionné les coupables.

Un premier cas concerne le père Bernard Preynat, qui avait reconnu dès 1991 l’agression de jeunes scouts. Jamais jugée, faute de plaignants, sa cause semble aujourd’hui prescrite. Après une courte quarantaine, le père, qui dit n’avoir jamais récidivé, a animé jusqu’à l’an dernier trois paroisses où il a côtoyé des enfants.

Un deuxième cas concerne un haut fonctionnaire de l’État qui dit avoir subi des attouchements sexuels à 16 et 19 ans par le père Jérôme Billioud. Accusé en 2009, l’affaire était prescrite. Le plaignant accuse Mgr Barbarin de n’avoir rien fait pour éloigner ce prêtre des « autres enfants ».

Le dernier cas concerne un prêtre reconnu coupable en 2008 d’agressions sexuelles contre quatre étudiants alors âgés de 20 à 32 ans. On reproche à nouveau au cardinal de l’avoir maintenu dans ses fonctions et même « promu », ce que nie par ailleurs l’archevêché.

Dans les trois cas, tous les coupables étaient déjà connus soit parce qu’ils avaient déjà été entendus par la justice ou parce qu’ils avaient avoué. La question posée est donc celle de la quarantaine qu’il faudrait imposer aux pédophiles ou même à tous les délinquants sexuels, car dans les deux derniers cas, les victimes étaient majeures.

Principe de précaution ?

Le cardinal n’aurait pas pris conscience de la gravité de la situation, selon le président de l’association La Parole libérée regroupant des victimes. Pour François Devaux, « remettre un pédophile au contact d’enfants », c’est comme mettre « un alcoolique devant quinze bouteilles » ou « un pyromane au milieu d’une forêt ». La quarantaine devrait donc être définitive.

Mais le cardinal ne l’interprète pas ainsi. Rappelant que les cas datent de plus d’une décennie avant sa nomination à l’archevêché, il affirme que chaque fois qu’il a eu vent de sévices sexuels, il a incité les victimes à porter plainte et qu’on ne peut dont l’accuser de « dissimulation ». Il tient à distinguer les deux derniers cas qui, dit-il, n’ont « rien à voir avec de la pédophilie » puisqu’ils concernent des jeunes âgés de 16, 17 ou 20 ans. Dans le cas du père Preynat, il dit avoir rencontré le père dès qu’il a eu vent de cette affaire alors vieille de 16 ans, et avoir cru le prêtre qui l’a assuré n’avoir jamais récidivé. « Je veux bien qu’on dise que je me suis trompé, que la justice me le montre », a-t-il tranché en conférence de presse.

Contrairement à l’Irlande et aux États-Unis, la France n’a jamais été ébranlée par une vaste affaire de pédophilie. Le quotidien catholique La Croix rappelait cette semaine que l’Église de France fut une des premières à condamner dès 2000 la pédophilie et à estimer que les responsables devaient « répondre de leurs actes devant la justice ». Alors que la même année l’abbé René Bissey était condamné à 18 ans de prison pour viols et son supérieur l’évêque de Bayeux reconnu coupable de non-dénonciation, dès 2002, une brochure donnait des consignes précises en la matière. À Rome, il faudra attendre Benoît XVI pour forcer 78 évêques à démissionner entre 2005 et 2012.

Mais une fois les coupables identifiés, jusqu’où doit s’étendre le « principe de précaution » ? « Le cardinal Barbarin, qui a eu connaissance des faits [remontant à 1991] dès 2007, a géré le dossier à l’ancienne, avec un manque de discernement et de jugement flagrants », a déclaré à L’Obs Christian Terras. Selon le fondateur de l’hebdomadaire catholique de gauche Golias, « il aurait dû a minima neutraliser le père Bernard Preynat ».

La « chasse au Barbarin »

Plusieurs médias ont réclamé plus ou moins explicitement le départ du cardinal. Une pétition exigeant sa démission a déjà recueilli plus de 60 000 signatures. Le premier ministre Manuel Valls a ouvertement appelé le primat à « prendre ses responsabilités », des mots interprétés par tous comme un appel à la démission. Il n’en fallait pas plus pour que les défenseurs du cardinal dénoncent une entreprise de « démolition » liée aux positions fermes qu’a prises Mgr Barbarin contre le mariage homosexuel alors que Manuel Valls était ministre de l’Intérieur. « Ce n’est pas le rôle d’un premier ministre de hurler avec les loups, sans savoir de quoi on parle », a déclaré au site Atlantico l’avocate Florence Rault (La dictature de l’émotion, Belfond) spécialisée dans la protection de l’enfance.

« La chasse au Barbarin est ouverte », dit Jean-Pierre Denis. Ce qui n’empêche pas le directeur de la revue catholique La Vie de reconnaître qu’« à l’échelle de l’ensemble de l’Église catholique, la lutte contre les abus d’autorité a été défectueuse. Soit par amateurisme. Soit par refus de croire les plaignants. Soit par peur du scandale ».

À Rome, on dit attendre les conclusions de la justice. Mais, il semble qu’en la matière, les règles de conduite évoluent de jour en jour. « Un évêque qui change un prêtre de paroisse quand on détecte qu’il est pédophile est un inconscient, et le mieux qu’il puisse faire est de présenter sa démission », a déclaré le pape François pas plus tard que le mois dernier.

1 commentaire
  • Pierre Bernier - Abonné 19 mars 2016 08 h 47

    Voilà qui est clair !

    « Un évêque qui change un prêtre de paroisse quand on détecte qu’il est pédophile est un inconscient, et le mieux qu’il puisse faire est de présenter sa démission »