Christiane Taubira, une femme sans compromis

Dans «Murmure à la jeunesse», Christiane Taubira revient sur les attentats du 13 novembre, qu’elle décrit comme une «conflagration» reçue «en plein plexus».
Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Dans «Murmure à la jeunesse», Christiane Taubira revient sur les attentats du 13 novembre, qu’elle décrit comme une «conflagration» reçue «en plein plexus».

De multiples ovations, des applaudissements sentis et chaleureux, des étudiants et admirateurs touchés — et même en pleurs — qui font la queue pour une photo ou un autographe. L’ex-ministre de la Justice de France Christiane Taubira faisait figure de rock star lors d’une allocution prononcée au colloque Maîtres chez vous organisé par Force jeunesse samedi, à Montréal. Or la principale intéressée a plutôt charmé par son éloquence, son intelligence, son courage et son humilité. Son message à la jeunesse : rêvez, impliquez-vous et ne faites pas de compromis.

Des compromis, l’intellectuelle de gauche n’en a effectivement pas fait lorsqu’elle a démissionné de son poste le 27 janvier dernier pour un désaccord avec le gouvernement, qui voulait déchoir de la nationalité française toute personne reconnue coupable d’un acte terroriste. La tête haute, elle a quitté à vélo le ministère de la Justice après la passation des pouvoirs à son successeur. « J’obéis à toutes les règles pour autant qu’elles ne soient pas en contradiction avec ma conscience », a expliqué l’ex-ministre, auteure de plusieurs ouvrages, dont le récent Murmures à la jeunesse, une envolée lyrique où elle décortique ses choix et revient sur les attentats terroristes de 2015 qui ont secoué la France.

Elle dit comprendre cette réaction vive des Français à la suite des attentats du 13 novembre, où 130 personnes ont trouvé la mort. Peu après ces tragiques événements, 90 % des citoyens de l’Hexagone étaient d’accord avec la proposition de déchéance de la nationalité. « C’est non seulement compréhensible, mais je trouve ça sain [que la population ait réagi ainsi] », a souligné l’ancienne ministre originaire de la Guyane française. Toutefois, cette mesure qui a force de symbole n’aura aucun effet sur les terroristes au moment où ils attacheront leurs ceintures d’explosifs. « Attention au symbole. On ne va pas là dissuader les terroristes, mais on va abroger la Constitution républicaine de la nationalité, la notion de citoyenneté qui garantit l’égalité entre les individus », explique-t-elle, défendant toujours avec vigueur les droits de la personne.

Mariage pour tous

Sans compromis, Mme Taubira l’est aussi pour protéger la dignité de la parole publique. Critiquée pour refuser d’accorder des entrevues succinctes, notamment aux émissions de radio et télévision matinales, elle répond : « J’assume, je ne cours pas les médias et je ne cours pas les matinales. […] L’exercice qui consiste à venir dix minutes le matin commenter les propos d’un autre ministre ou de l’opposition, à alimenter par de petites phrases de faux problèmes et de faux débats, je refuse de m’y soumettre. »

Christiane Taubira, c’est aussi le combat pour légaliser les mariages entre conjoints de même sexe dans lequel elle est rentrée de plein front. « Je savais que c’était un bouleversement social et législatif, je savais que ça allait provoquer un ébranlement, mais je ne m’attendais pas à cette violence », a-t-elle confié. On lui avait conseillé une réforme anonyme, pour ne bousculer personne. Mais de son avis, une telle réforme se devait d’être extrêmement claire, intelligible. « L’ensemble des citoyens devait comprendre ce qu’on était en train de faire. Pour une réforme de cette nature, il fallait aller franchement au combat », note-t-elle. Ce qui a provoqué du « bruit ». « Mais il faut accepter le bruit de la société. Il faut toujours respecter la diversité d’opinion. J’assume entièrement mes engagements et mes choix. »

Ses choix qui lui valent les foudres de ses adversaires. À maintes reprises, elle a reçu insultes, injures graves, allant jusqu’au sexisme et au racisme. En 2013, un hebdomadaire d’extrême droite va même publier en une une photo de la ministre de la Justice portant le titre « Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane ». « J’ai un devoir moral et ontologique de résister et de ne pas me laisser affaiblir. Sinon, j’affaiblis tous ceux qui subissent ces discriminations », souligne avec sagesse celle qui a donné son nom à la loi française qui reconnaît comme crimes contre l’humanité la traite négrière et l’esclavage.

Le choc des attentats

Dans Murmures à la jeunesse, Christiane Taubira revient sur les attentats du 13 novembre, qu’elle décrit comme une « conflagration » reçue « en plein plexus ». Comme toute la France, elle a eu le souffle coupé. Mais elle devait remplir avec rigueur son rôle de ministre sans oublier l’être humain en elle, très affligé. « On a le choc psychoaffectif. On est en souffrance d’apprendre que des jeunes qui sont allés s’amuser à un concert sont morts. Je me dis comment les mamans vont apprendre ça ?, raconte-t-elle. Mais en même temps, il faut faire face. Il faut être debout aux côtés des familles des victimes et des décédés, il faut tout organiser. »

Les attentats de Charlie Hebdo avaient révélé quelques failles dans la prise en charge des victimes et de leurs familles, et Mme Taubira a aussitôt pris sur elle de revoir ce processus pour le corriger. Coup du destin, elle fait entrer en vigueur ce nouveau dispositif de prise en charge la nuit du 12 au 13 novembre 2015, soit celle précédant les attentats. Encore plus surprenant, le hasard veut que, le matin du 13 novembre, les équipes de secours du système de santé s’étaient exercées à une opération de sauvetage en cas d’attentat faisant 200 victimes, en pensant que c’était une hypothèse extravagante. « C’est effrayant d’une certaine façon. Car en tant que responsable politique, on fait des hypothèses, mais on est persuadé que ça ne va jamais arriver », soutient Mme Taubira.

Sa liberté de parole retrouvée — l’a-t-elle vraiment un jour perdue —, Christiane Taubira s’occupe maintenant de rencontrer la jeunesse, son livre à la main. « Souvent, la jeunesse […] ne constitue pas une catégorie de la population envers laquelle on fait des efforts particuliers », lance-t-elle, devant le jeune auditoire, déjà conquis, présent à HEC Montréal. « Murmures à la jeunesse, c’est pour vous rendre des comptes. Ma génération doit vous rendre des comptes », dit-elle avant de conclure paraphrasant la poète Andrée Chedid : « Vous serez alors capables de nous introduire un large souffle dans le corps de la vie. »

Christiane Taubira en cinq dates

1952 Naissance à Cayenne, en Guyane

1978 Début de son militantisme pour l’indépendance de son pays

1993 Élection comme députée « non-inscrite » de Guyane

2012 Nomination comme garde des Sceaux (ministre de la Justice)

2016 Démission le 27 janvier du gouvernement de François Hollande

Murmures à la jeunesse

Christiane Taubira, Éditions Philippe Rey, Paris, 2016, 96 pages

6 commentaires
  • Jean-Yves Arès - Abonné 14 mars 2016 10 h 16

    Le «sans compromis» est simplement incompatible avec l'exercise du pouvoir.


    À moins bien sûr de vouloir faire glissé le pouvoir en mode dictature.

    Le sans compromis rime que trop bien avec la pensé unique.

    ''LA'' vérité ca n'existe pas. Elle toujours plurielle cette vérité, et donc fausse pour les uns.

    • Marc Langlais - Inscrit 14 mars 2016 12 h 56

      Et quand les politiciens ménagent la chèvre et le chou, ont dit d'eux qu'ils sont mous et sans colones...
      C'est sûr que les gens déterminés peuvent être épeurants, mais on est encore en démocratie et à terme si nous ne sommes pas satisfaits, nous pouvons changer notre vote.

  • Gilles Delisle - Abonné 14 mars 2016 11 h 19

    "J'obéis à toutes les règles en autant qu'elles ne soient pas en contradiction avec ma conscience"

    A-t-on déjà entendu cela d'un politicien (ne) d'ici? Jamais! Non dans nos pays d'Amérique, on dirige en fonction de l'opinion publique et des futures élections. Voilà à quoi devrait ressembler ceux et celles qui veulent servir leurs concitoyens! Mme Taubira est une politicienne visionnaire et d'exception, il n'y a pas d'équivalents dans notre société.

  • Marlène Rateau - Abonnée 14 mars 2016 12 h 23

    Marlène Rateau, abonnée

    Effectivement, l'exercice du pouvoir appelle aux compromis, mais dans ce cas précis, quoiqu'en dise l'ex-ministre, il s'agissait plutôt de compromission et on ne devrait jamais aller à cette extrémité parce qu'on est au pouvoir.

  • Marc Langlais - Inscrit 14 mars 2016 12 h 53

    Femme inspirante!

    On en prendrait quelques un(e)s de cette trempe...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 14 mars 2016 22 h 33

    Bilan incomplet

    Très, très peu de gens connaissent les "réformes" du code pénal en France à deux vitesses, laxistes pour certains et fermes pour le citoyen moyen, mais pas seulement. Cette façon de faire la leçon à tout un peuple, au nom de la défense des minorités, n'est pas un programme politique en soi, et c'est ce que personne, dans un monde de bien-pensance et d'autoflagellation, ne veut pas voir. La renaissance des peuples, notamment de la France, aura lieu lorsqu'elle relèvera enfin la tête.