La réforme du droit du travail au pilori

Paris — Ulcérés par une réforme ambitieuse du droit du travail qu’ils qualifient de « régression historique », des centaines de milliers de personnes ont manifesté mercredi dans les rues de France, décidées à maintenir la pression sur le gouvernement socialiste de Manuel Valls, à un an de la présidentielle.

Ils étaient près d’un demi-million à défiler à l’échelle du pays, dont 100 000 uniquement à Paris, selon les principales organisations syndicales et étudiantes, le ministère de l’Intérieur évaluant pour sa part à 225 000 la foule de manifestants pour tout l’Hexagone. « Ils nous prennent vraiment pour des cons »,s’indignait Mélody, une manifestante parisienne, « scandalisée » par ce gouvernement de gauche prêt selon elle à prendre à la jeunesse « tous les droits légués par les anciens ». « On ne sera jamais de la chair à patrons », lançaient des manifestants sous des pancartes « la précarité, c’est pas un métier », parmi fumigènes et pétards.

Photo: Nicolas Tucat Agence France-Presse Des étudiants manifestent à Bordeaux.

Au coeur de la contestation : une réforme censée assouplir les règles du marché du travail et favoriser l’embauche, dans un pays où le chômage est coincé à 10 %.

Or, cette loi est qualifiée de « régression historique » par ses opposants. L’aménagement du temps de travail ou le taux de rémunération des heures supplémentaires, toujours encadrés par la loi, seraient désormais décidés par des accords d’entreprises. Les licenciements pour motifs économiques seraient facilités. L’objectif avoué du gouvernement est de « lever la peur de l’embauche », afin de lutter contre le chômage endémique. Surtout, cette réforme modifierait la semaine de travail française de 35 heures, énoncée dans une loi socialiste datant de l’an 2000.

Une pétition lancée sur les réseaux sociaux a recueilli plus d’un million de signatures en deux semaines, un succès inédit qui inquiète l’exécutif, à un an de la présidentielle. Selon des sondages, 70 % des Français sont opposés à la réforme.

Hostilité

 

« Valls, Hollande, arrêtez les conneries, retrait, retrait de la loi El Khomri [du nom de la ministre du Travail, Myriam El Khomri] », ont scandé les manifestants dans les rues de Paris.

« On rentre dans un bras de fer dont personne ne connaît l’issue », a estimé mercredi Jean-Claude Mailly, numéro un du syndicat Force ouvrière. « Cette loi, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase », estimait Maayane Pralus, présidente du Syndicat général des lycéens (SGL), évoquant la proclamation de l’état d’urgence après les attentats de novembre et le projet contesté d’inscrire dans la Constitution le retrait de la citoyenneté française des personnes condamnées pour terrorisme, un projet similaire à celui adopté par le gouvernement Harper l’an dernier.

Avec le virage de déréglementation incarné par cette loi, le président français François Hollande se heurte une fois de plus à l’hostilité de son camp, et risque de voir ses appuis de gauche se réduire encore, contrecarrant ses chances de se faire réélire en 2017.

M. Hollande justifie cette réforme par la nécessité de freiner le taux de chômage, qui atteint 10 % dans tout le pays et 24 % chez les jeunes. La mobilisation des jeunes de moins de 25 ans est d’ailleurs particulièrement suivie par le gouvernement, qui garde en mémoire les énormes manifestations de jeunes du secondaire et de l’université, en 2006, qui avaient duré trois mois et avaient contraint le gouvernement à abandonner un projet de contrat de travail spécifique.

Hasard du calendrier, l’appel coïncidait avec une grève dans les transports ferroviaires sur des revendications salariales. Un train sur trois seulement circulait en moyenne dans la matinée dans le pays.

Des syndicats ouverts aux changements

 

Le gouvernement français, qui multiplie les consultations avec ses partenaires et les organismes communautaires, espère encore d’ici le 24 mars diviser le camp des opposants et rallier à sa réforme les syndicats réformistes, qui sont restés à l’écart des manifestations de mercredi.

Ces syndicats, la Confédération française démocratique du travail (CFDT) en tête, demandent le retrait de deux dispositions emblématiques : le plafonnement des indemnités en cas de licenciement abusif et, surtout, l’assouplissement des critères pour les licenciements économiques.

« Nous pouvons éviter les ruptures », a affirmé mardi François Hollande lors d’un sommet franco-italien à Venise. « Il faut laisser le temps de la concertation, le temps de la discussion, et le temps de la décision viendra », a-t-il poursuivi.

Le chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, a souligné qu’en Italie, où lui-même a mis en oeuvre des réformes libérales, « les choses ont fonctionné » avec « plus de 760 000 emplois » créés.

L’ex-président de droite Nicolas Sarkozy, qui ambitionne de revenir au pouvoir l’an prochain, a évoqué « une ambiance de fin de règne » au sein de l’exécutif.


Au coeur des manifs, la semaine de 35 heures

La réforme du droit du travail que propose le gouvernement de Manuel Valls ne modifie techniquement pas la semaine de travail de 35 heures. Elle permettrait toutefois aux entreprises de réorganiser leurs horaires, pour atteindre un maximum de 48 heures de travail par semaine, et 12 heures par jour. Certains employés pourraient travailler 60 heures par semaine lors de circonstances extraordinaires. En période de forte demande, les entreprises pourraient même être dispensées de dédommager leurs employés pour leurs heures supplémentaires. Ces employés obtiendraient, en retour, davantage de congés plus tard. D’autres mesures assoupliraient les règles qui encadrent les congédiements et le travail à la maison ou la nuit. Ainsi, la loi prévoit le plafonnement à 15 mois de salaire des indemnités pouvant être exigées à l’employeur par le Tribunal du travail en cas de licenciement abusif. Elle assouplit également les règles entourant les licenciements permis en cas de difficultés financières d’entreprise.


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