Le départ de Christiane Taubira pourrait coûter cher au président français

Le projet d’amendement constitutionnel du gouvernement permettant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux aura fourni à la ministre de la Justice Christiane Taubira le prétexte idéal pour se retirer sur une question éminemment symbolique. Elle prononçait une allocution vendredi à l’Université de New York.
Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Le projet d’amendement constitutionnel du gouvernement permettant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux aura fourni à la ministre de la Justice Christiane Taubira le prétexte idéal pour se retirer sur une question éminemment symbolique. Elle prononçait une allocution vendredi à l’Université de New York.

«Une brouette de grenouilles sautant dans tous les sens. » C’est par cette expression imagée empruntée au centriste François Bayrou que le quotidien de droite Le Figaro décrivait les réactions à gauche à la suite de la démission de la garde des Sceaux, Christiane Taubira.

Cette semaine, dans un geste qui se voulait flamboyant mais qui était pourtant attendu depuis des mois, l’égérie du « mariage pour tous », devenue une icône à gauche malgré son faible bilan législatif, claquait une porte qui, étrange paradoxe, battait pourtant déjà au vent depuis longtemps.

« Parfois, résister c’est partir », a lancé l’ancienne ministre avec le style flamboyant qu’on lui connaît.

Ce à quoi le premier ministre Manuel Valls a aussitôt répondu que « résister aujourd’hui, ça n’est pas proclamer, ça n’est pas faire des discours. Résister, c’est se confronter à la réalité du pays ».

Pourtant, ce départ de Christiane Taubira était programmé depuis des mois. Il était évoqué dans la presse depuis au moins l’automne. La plupart des observateurs avaient même affirmé que le gouvernement de François Hollande était le premier sous la Ve République à couver de si fortes oppositions en son sein.

« Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne » : cette parole attribuée à l’ancien ministre socialiste (démissionnaire) Jean-Pierre Chevènement n’a jamais été l’adage de Christiane Taubira. Après le virage économique libéral de Hollande et les démissions successives de Cécile Duflot, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti, celui de Christiane Taubira était une évidence.

Voilà plus d’un an que la ministre était en contradiction avec le gouvernement de Manuel Valls et subissait toutes les humiliations imaginables. La réforme pénale et la loi sur le renseignement furent notamment adoptées sans son appui.

Au fond, le projet d’amendement constitutionnel permettant la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux aura fourni à Christiane Taubira le prétexte idéal pour se retirer sur une question éminemment symbolique. Alors, comment expliquer qu’une décision tant attendue crée autant d’émoi à gauche ?

Depuis trois ans, toute l’habileté de François Hollande aura consisté à introduire progressivement ses réformes économiques libérales tout en offrant à l’aile gauche de son parti des victoires symboliques, comme l’ouverture du mariage aux homosexuels.

En spécialiste de la « synthèse », Hollande croyait donc pouvoir retenir Taubira encore un peu. Au moins jusqu’au prochain remaniement attendu en février. L’effet aurait alors été beaucoup moins destructeur.

« Hollande voulait la garder, Valls devait se charger de faire passer la révision constitutionnelle le temps que l’orage passe et de préparer un vrai remaniement, explique un proche de François Hollande dans le quotidien Le Parisien. Son départ rend la suite très compliquée. »

François Hollande a toujours cru que, même si elle ruait dans les brancards, Christiane Taubira lui était plus utile au sein du gouvernement qu’à l’extérieur. D’abord, afin de lui laisser les mains libres lors du prochain remaniement pour aller éventuellement chercher de nouveaux ministres à gauche. Ensuite, parce que garder Taubira au gouvernement demeurait la meilleure façon de prévenir une éventuelle candidature de l’ancienne garde des Sceaux à l’élection présidentielle.

Records d’impopularité

Le président a toujours été hanté par l’humiliante défaite de Lionel Jospin, en 2002, devant Jean-Marie Le Pen. Or, cette défaite fut précipitée notamment par la candidature de Christiane Taubira, qui avait obtenu 2,3 % des voix.

Alors qu’il bat des records d’impopularité, François Hollande ne pourrait pas espérer passer le cap du premier tour si jamais une candidature de ce type s’imposait à sa gauche. Dans la presse, on compare Taubira à « une grenade dégoupillée » pour les socialistes.

À Paris, personne ne croit Christiane Taubira lorsqu’elle affirme : « Je retourne en Guyane sous un dôme de lumière avec mes livres. » Son départ semble trop minutieusement organisé pour cela. L’ancienne ministre a prévu plusieurs apparitions publiques dans les semaines qui viennent.

Vendredi, elle prononçait déjà une première allocution à la Faculté de droit de l’Université de New York. Son éditeur, Bayard, annonce qu’elle publiera un livre le 9 mars prochain, six semaines à peine après sa démission.

Une pétition a déjà recueilli 20 000 signatures pour l’inciter à se porter candidate, même si l’ancienne ministre a affirmé qu’il était « absolument sûr » qu’elle ne le serait pas.

Depuis le départ de Christiane Taubira, la gauche de la gauche bruisse de toutes les rumeurs. Son départ a notamment relancé les spéculations sur la tenue d’une primaire à gauche. On sait que l’idée est mise en avant par des personnalités comme l’économiste de gauche Thomas Piketty et l’ancien député vert européen Daniel Cohn-Bendit.

Aujourd’hui, samedi, ceux qu’on surnomme les « frondeurs » du PS devaient se réunir pour réclamer l’organisation d’un scrutin afin de désigner le candidat de la gauche en 2017.

Reste une inconnue, et de taille. Si l’on se fie aux dernières élections régionales et départementales, jamais l’extrême gauche n’a eu aussi peu d’électeurs. C’est pourquoi le premier ministre Manuel Valls se contente de hausser les épaules en gardant les yeux rivés au centre.

Parfois, résister c'est partir