La nuit des chasseurs

Photo prise à la Saint-Sylvestre, alors que la gare de Cologne était bondée. Des centaines de femmes ont déposé des plaintes pour agressions ce soir-là.
Photo: Markus Boehm Agence France-Presse Photo prise à la Saint-Sylvestre, alors que la gare de Cologne était bondée. Des centaines de femmes ont déposé des plaintes pour agressions ce soir-là.

Lisa, Jessica et Élodie étaient à Cologne le 31 décembre 2015. Rescapées d’un enfer où elles n’étaient « plus que des proies », ces trois jeunes Allemandes veulent témoigner « pour toutes les femmes ». Se taire serait « capituler », dit Lisa C., 24 ans. Se taire, couvrir ses agresseurs, reviendrait à leur abandonner le terrain, à les reconnaître en nouveaux maîtres du jeu. Se taire en se laissant intimider par la dimension politique que prend l’affaire du réveillon de la Saint-Sylvestre en Allemagne, n’est donc pas une option. « Je prends mes responsabilités, je parle pour toutes les femmes. »

Pour celles qui ont vécu cette nuit de cauchemar à la gare de Cologne, le 31 décembre 2015, et se terrent désormais avec leur traumatisme et leur secret (les plaintes ne cessent d’augmenter — 766 déposées à ce jour, dont plus de la moitié pour délit sexuel — mais les témoignages demeurent rares et souvent anonymes). Et aussi pour toutes les autres « qui tiennent à leur liberté et au principe d’égalité entre les hommes et les femmes pour lesquels tant d’Allemandes se sont battues », dit-elle. Car ce sont des valeurs et un mode de vie qui lui semblent menacés. « C’est bien plus grave que ce qu’Angela Merkel veut croire… »

Lisa C. habite Düsseldorf et termine ses études de dentiste. Surtout, qu’on ne lui fasse pas le coup de la taxer de racisme. « Ah non ! Pas ça ! Ce chantage m’est odieux ! Toute l’Allemagne tremble depuis 1945 d’être exposée à cette accusation et cela nous paralyse ou nous fait faire des choses irrationnelles. Ce n’est pas la question, vous entendez ? Si des Allemands avaient fait ce que je vais vous raconter, je le dénoncerais avec la même vigueur. »

Cette soirée de réveillon, elle avait donc décidé de la passer à Cologne avec trois copines. La ville, chef-lieu du land de Rhénanie-du-Nord–Westphalie, a la réputation d’être l’une des plus cool d’Allemagne. Trois des filles devaient partir en train de Bonn et retrouver la quatrième dans la gare. C’est donc en débarquant vers 23 h dans le grand hall central que Lisa découvre l’environnement. « Une masse compacte d’hommes bruns, entre 20 et 30 ans, visiblement originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Des dizaines d’hommes au regard allumé et intrusif. Des hommes qui, d’emblée, nous ont encerclées en nous scannant, sans la moindre retenue. Comme s’ils nous déshabillaient, nous évaluaient, nous soupesaient. »

Les quatre filles se figent. Les hommes, comme un essaim, les serrent de plus en plus près et vibrionnent autour d’elles. « Heureusement qu’il y a beaucoup de policiers dans le coin… », murmure Lisa à l’oreille de sa voisine qui la regarde, terrifiée, en secouant la tête, ne voyant aucun uniforme dans leur champ visuel.

« Mais si, ils sont sûrement en civil », continue la jeune fille, adepte d’humour noir. « Je conjurais ma peur, dit-elle. Mais je me disais : c’est inouï, pas un flic à l’horizon, mais pas non plus le moindre Allemand. De façon inexplicable, nous étions totalement isolées. » Il faut sortir de là au plus vite. Elles tentent de se faufiler vers la sortie de la gare, frôlées de toutes parts. Et là… « Waouh ! La place était noire de monde. Que des hommes. Les mêmes. Excités, arrogants, éméchés, menaçants. On en a eu le souffle coupé. Ils étaient sur nous. On ne pouvait plus bouger. »

Lisa, qui est blonde, mince, ravissante, avait pensé mettre une robe et opté à la dernière minute pour une combinaison-pantalon sur laquelle elle porte une grosse veste. « Ce fut ma chance… » Car des dizaines de mains se saisissent de son corps, lui pressent les fesses, les seins, le cou, le visage, tentent de s’introduire sous sa veste, se glissent entre ses jambes. Elle est tétanisée. Essaie de se calmer. « Cette salissure. Cet irrespect ! Une sensation atroce. »

« Comme s’il y avait deux planètes »

Les quatre jeunes filles se collent les unes aux autres en se protégeant comme elles le peuvent. Elles tentent de fendre la foule, se tenant toujours par les mains, mais en file indienne, la première avançant tête baissée. Il n’y a qu’une cinquantaine de mètres à parcourir avant de rejoindre le club dans lequel elles ont des réservations, ce devrait être possible. Cela leur prendra plus d’une demi-heure. « Je tremblais qu’une d’entre nous fasse une crise de panique ou éclate en sanglots. On courbait la tête pour ne pas croiser leurs regards. On essayait de ne pas penser à leurs attouchements obscènes, de rester concentrées sur la main de l’amie devant nous. » Elles entendent les cris, les rires, les insultes. « La place était à eux et on sentait qu’ils avaient l’intention d’utiliser toute la liberté que fournit l’Allemagne pour faire ce qu’ils voulaient avec les femmes. »

En atteignant le club rempli de jeunes Allemands, qui festoient en semblant ignorer ce qui se trame hors des murs, elles ont une impression d’irréalité. « Comme s’il y avait deux planètes » et qu’elles étaient les rescapées d’un enfer dans lequel elles n’étaient « que des proies ».

Lisa n’est pas allée porter plainte à la police. Que lui dire ? On ne lui a rien volé, si ce n’est une confiance dans sa liberté à sortir sans protection masculine un soir de fête. Et elle serait bien incapable d’identifier ses agresseurs.

Mais quand elle a vu les premiers communiqués sibyllins de la police (« nuit globalement calme, ambiance détendue »), puis les correctifs embarrassés, suivis de l’annonce de centaines d’agressions et au moins deux viols, elle a ressenti une immense colère. Et les recommandations, moins d’une semaine après, de la mairesse de Cologne, Henriette Reker, suggérant aux femmes « de conserver un bras de distance avec un homme inconnu », n’ont fait que l’accroître. « Quelle réponse grotesque ! D’abord, c’était impossible. Ensuite, ce n’est pas aux femmes qu’il faut faire des recommandations ! C’est à ces hommes qui veulent vivre en Allemagne sans la moindre envie d’en épouser les valeurs ! »

Jessica P., 18 ans, peau ambrée, cheveux couleur de paille, veut aussi nous parler. Elle habite à Siegen, à 90 kilomètres de Cologne, travaille en formation alternée, et reste profondément meurtrie après cette soirée dont elle se faisait une fête. Ne lui parlez pas du carnaval de Cologne qui a lieu en février… « Fini ! Je dissuade tous mes amis d’y aller. La ville est devenue trop dangereuse. Je ne veux plus y mettre les pieds. En tout cas, jamais seule. Et jamais en robe ou avec un décolleté. Les filles sont devenues du gibier ! »

 

« J’ai cru qu’on allait mourir »

C’est dans le train de banlieue qui la menait dans la grande gare de Cologne avec son petit ami et un couple de copains qu’elle a commencé à sentir le malaise, ce soir du 31 décembre. Le wagon était plein d’hommes qui l’ont dévisagée dès qu’elle est entrée main dans la main avec son ami, se sont jeté des regards complices en désignant ses fesses, puis se sont débrouillés pour se glisser derrière elle afin de les toucher.

Elle s’est raidie, n’a rien osé dire, sentant que les regards brûlants pouvaient devenir violents et saisissant des intonations familières puisque son précédent petit ami « était Arabe », précise-t-elle. En sortant sur le quai, son copain, de plus en plus nerveux, remarque des gestes obscènes de la part des hommes et manque de s’emporter. Elle lui serre fort la main et implore entre ses dents : « Surtout ne dis rien. » Il sait la situation inflammable et se retient à grand-peine.

Ils sont d’abord bloqués à cause des pétards. Puis débouchent dans le hall. D’instinct, il la place devant lui et l’entoure de ses bras pour la protéger. Mais des nuées d’hommes les encerclent, les collent, certains se mettent à quelques centimètres du visage du garçon, et le défient du regard, tandis que des dizaines d’autres les serrent, les touchent, leur interdisent le passage. « On était ballottés, tripotés. Je voyais dans leurs yeux que je n’étais qu’un objet avec lequel on fait ce qu’on veut. Ça leur faisait plaisir de sentir ma panique. La gare leur appartenait. J’ai cru qu’on allait mourir. » Qui sont-ils donc, ces hommes ? Des sans-papiers ? Des réfugiés ? Comment savoir… Elle ne peut pas s’empêcher de penser que l’accueil généreux des Allemands aux migrants est payé d’ingratitude. « Et que les femmes vont trinquer… »

C’est ce qui angoisse Élodie G., lycéenne, 19 ans, notre troisième témoin, qui habite Dinslaken, à une heure de train de Cologne, et a vécu elle aussi l’un des pires moments de sa vie. « Je ne pouvais plus respirer. Dès que je trouvais un interstice pour avancer, deux hommes au moins me barraient le chemin. J’avais peur d’être entraînée dans un coin et violée. Et je me disais que la presse n’en parlerait même pas puisqu’il s’agissait d’immigrés et qu’ils sont systématiquement protégés. » Il lui a fallu plusieurs jours pour se décider à porter plainte contre celui qui a glissé sa main dans son entrejambe et qu’elle ne reconnaîtra jamais, elle le sait. « En me signalant à la police, je reprends le dessus sur mon agresseur, pense-t-elle. Et puis je grossis le nombre de plaintes. C’est la seule façon pour que les crimes contre les femmes soient pris au sérieux. »

Chaque jour qui passe voit croître le nombre de femmes qui osent prendre le chemin d’un commissariat. Plusieurs ont, dans un premier temps, affirmé avoir été dissuadées de se plaindre d’agressions sexuelles si celles-ci ne s’étaient pas accompagnées d’un vol d’objets, sac ou téléphone portable. Mais les langues se délient, encouragées par certaines associations, des avocates, des policières ou la revue féministe Emma qui, très tôt, devant l’avalanche de courriels reçus par sa rédaction, a ouvert un débat sur la « culture » des migrants et leur rapport aux femmes, et montré du doigt ce que sa fondatrice, Alice Schwarzer, appelle « l’intégration ratée ».« Les agressions sexuelles ne sont pas chose nouvelle en Allemagne, insiste Monika Hauser, la présidente de Medica mondiale, qui travaille sur ce sujet depuis une vingtaine d’années. Chaque année, 8000 cas sont officiellement répertoriés, ce qui signifie 100 000 dans la réalité. Il serait temps que le déni prenne fin ! » Le rappel lui semble indispensable, au moment où les mouvements racistes instrumentalisent à tout va ce drame du 31 décembre. Pas question de minimiser son incroyable étrangeté. Ni son ignominie.

La place était noire de monde. Que des hommes. Excités, arrogants, éméchés, menaçants. On en a eu le souffle coupé. Ils étaient sur nous. On ne pouvait plus bouger.

4 commentaires
  • Gilles Delisle - Inscrit 23 janvier 2016 10 h 02

    Témoignages-réalité!

    Pour un peuple qui a accepté de recevoir plus d'un million de ces réfugiés, voilà qui est épouvantable pour les femmes et jeunes filles allemandes, au soir de la fête. Ces femmes n'oseront plus aller festoyer entre elles dans ces différentes villes allemandes, où des groupes de réfugiés se sont comportés comme une bande de sauvages. Vouloir comparer cela avec les gestes déplacés d'un Marcel Aubut, serait totalement et grossièrement déplacé! Espérons que les autorités allemandes vont encadrer de facon plus strict ,ces hordes d'hommes , quitte à les retourner dans leur pays aussitôt que les verdicts tomberont.

  • Monique Girard - Abonnée 23 janvier 2016 13 h 37

    Scandale non suffisamment dénoncé!

    Ces témoignages de jeunes femmes agressées et traitées comme du gibier me heurtent profondément. Ce qui frappe l'intelligence, c'est que l'on a essayé de diluer dans le sirop du politiquement correct, que les suspects agresseurs proviennent de pays du Magreb et du Moyen-Orient. Une victime décrit très bien cette situation lorsqu'elle mentionne qu'elle n'est pas raciste mais elle a vu ses agresseurs et leur peau n'était pas celle d'allemands blonds. C'est un scandale et la langue de bois utilisée pour le décrire est une honte. Ne serait-ce pas parce que ce sont des femmes occidentales qui ont été agressées? Si des femmes voilées avaient été agressées, est-ce que l'omerta aurait été aussi forte? Ah oui, je ne devrais pas mentionner cela......mais je crois quand même que la question est bonne....

  • Michèle Lévesque - Abonnée 23 janvier 2016 21 h 39

    Oui, mais

    En format "Imprimer pdf", cet article totalise 4 pages, 1769 mots, 134 lignes et 10,298 caractères incluant les espaces, mais sans le titre. Le dernier segment du dernier paragraphe, avec Monika Hauser, compte 82 mots, 6 lignes et 520 caractères, espaces compris. La petite phrase qui tue totalise 20 mots, 2 lignes et 124 caractères. Et, pourtant, plusieurs ne retiendront que ce dérapant "Le rappel [des chiffres de la violence sexuelle à l'Occidentale] lui semble indispensable, au moment où les mouvements racistes instrumentalisent à tout va ce drame du 31 décembre."

    Voilà, le mot est lancé : "mouvements racistes", "instrumentalisation", "à tout va". De la haute stratégie discursive. Tout le reste, ces témoignages à glacer le sang, ces descriptions in vivo, perdent soudain de leur force avec cette conclusion qui, l'air de rien, minimise tout le reste de ce courageux article de témoignages. Ah oui, c'est vrai, j'oubliais la finale "Pas question de minimiser son incroyable étrangeté. Ni son ignominie." Ouf, une petite tape sur l'épaule. Merci beaucoup. Ah mais, n'oubliez pas : le racisme est là. Et les statistiques, ah, les statistiques.

    Pourquoi cette récupération quasi-obligée ? Il me semble qu'on aurait pu rester quelques minutes, avec le drame de ces femmes sans le récupérer ainsi. On sait que le risque du racisme est fort, bien sûr, c'est dénoncé tellement partout et avec raison. Comme est soulevée abondamment et avec raison encore, oui, 100 fois oui, la violence sexuelle en Occident (voir les statistiques récentes effarantes de la National Sexual Violence Resource Center, Pensylvannie). Mais j'aurais juste voulu, juste une fois, rester un peu avec ces femmes au lieu de détourner le projecteur vers le risque du racisme.

    Être une de ces femmes qui ont témoigné, je serais enragée, blessée et me sentirais profondément trahie. Ma solidarité va à elles, ces femmes concrètes, au moins le temps de cette lecture, avant les Oui mais...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 janvier 2016 19 h 21

    Incroyable !

    Tout simplement, incroyable !