Je suis moins libre

À Paris le 11 janvier, quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, la « Marche de la république » a rassemblé 700 000 personnes. Le slogan « Je suis Charlie » est entré dans l’histoire.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse À Paris le 11 janvier, quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, la « Marche de la république » a rassemblé 700 000 personnes. Le slogan « Je suis Charlie » est entré dans l’histoire.

Cela a été dit, redit, répété, ressassé, en rafale même : au-delà des quelque 140 innocents tombés, en janvier et en novembre, sous l’absurde et la violence de la série d’attentats sanglants qui a frappé Paris en 2015, c’est aussi la liberté qui a été ciblée. Liberté d’expression, liberté de rire, de critiquer, le 7 janvier, dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo. Liberté de se divertir, liberté de partager, de se mélanger, de se cultiver, de circuler… le 13 novembre au Bataclan et sur les terrasses de plusieurs cafés de la Ville Lumière.

Et, au moment de tourner ce chapitre sombre du grand livre de l’année, il est peut-être temps de l’admettre : les frères Kouachi, d’abord, puis Salah Abdeslam, le terroriste qui court toujours, et ses confrères, fous de Dieu aveuglés par leur haine et leur obscurantisme, ont finalement atteint leur cible.

L’installation de portiques de sécurité, le 20 décembre dernier, sur le quai de la gare du Nord à Paris permettant d’atteindre le Thalys, ce train à grande vitesse qui dessert la Belgique et les Pays-Bas, donne sans doute les premières notes de leur victoire.

Plus d’un mois après les frappes aveugles contre l’innocence, téléguidées par une organisation terroriste exploitant le vide d’une jeunesse désabusée pour nourrir les clivages entre peuples, à dessein, plus question, désormais, d’attraper un train à la course ou d’arriver pile avant la fermeture des portes, comme dans le bon vieux temps. Désormais, avant de monter dans une rame, le voyageur doit se soumettre à une fouille électronique, faire scanner bagages et corps, pour confirmer qu’il ne possède ni arme ni explosif. Une contrainte collective imposée pour la sécurité de tous.

Sécurité renforcée

Officiellement, ce processus de sécurité, à l’image de ceux qui ont été renforcés dans les aéroports au lendemain d’un 11-septembre, n’imposerait pas plus qu’un 20 minutes d’anticipation avant le départ aux aspirants à la migration, selon les autorités. Les appareils ont été calibrés pour ne pas ralentir les porteurs de clés ou de petite monnaie dans les poches, dit-on. Si ce dispositif s’avère « fluide et fonctionne bien », ont-elles ajouté, il pourrait être étendu à l’ensemble des gares de France et lignes de train, nationales et internationales. Comme dirait l’autre, je suis Charlie, je suis Paris, mais désormais, je suis également moins libre dans mes mouvements.

L’intrusion vise à protéger le territoire français face à la loi des séries, mais également à rassurer des urbains, des voyageurs, qui, même s’ils ont été par milliers à crier « même pas peur » au lendemain des attaques terroristes de Paris, ne peuvent plus, depuis cette double agression armée sur la ville, s’empêcher de penser à ce pire qui n’est plus seulement incertain.

C’est que la physionomie des attentats de novembre dernier, avec sa jeunesse festive, sa jeunesse oisive, fauchée au hasard dans la ville avait finalement tout pour frapper les esprits, et ce, par le nombre de personnes atteintes directement ou indirectement par ce drame : 7 millions de personnes auraient perdu un ami, un voisin, l’ami d’un ami, le père du copain de son fils à l’école… Cela représente trois fois la population parisienne, un Français sur dix, selon l’analyse exposée dans les pages du quotidien en ligne Rue 89 par le sociologue Camille Roth, chercheur au Centre national de la recherche scientifique et spécialiste de la dynamique des réseaux.

C’est ce qui arrive quand 130 victimes ont une moyenne d’âge de 35 ans et qu’avec les 351 blessés par les tirs des terroristes, ils représentent pas moins de 25 nationalités différentes. L’horreur et la peur frappent toujours plus fort et durablement en se rapprochant. « Je ne serais pas surpris que la plupart des trentenaires parisiens connaissent quelqu’un qui connaît une victime, a indiqué le chercheur. Tandis qu’un retraité aux confins de l’Île-de-France pourrait statistiquement faire un constat différent. »

 

Moins de vie, moins d’euros

Reprendre le cours normal d’une vie, après le drame : la formule a été usée deux jours, une semaine, après les tirs aveugles dans les foules parisiennes, comme voeux pieux, sans l’ombre d’un doute. Bistrots, théâtres, salles de spectacles, commerces n’ont désormais plus le même attrait qu’avant, constatent les autorités statistiques françaises. La consommation de service, dans la foulée du drame, a chuté de 0,3 % en décembre, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), qui estime toutefois que l’impact négatif des attentats sur le développement économique du pays sera très limité.

Le tourisme et ses devises étrangères, dans une des villes les plus touristiques au monde, y ont toutefois goûté avec des annulations allant de 40 à 50 % dans l’hôtellerie de luxe, révélait il y a quelques semaines Le Figaro. Même chose pour les propriétaires de bar et de restaurant, qui évoquent un vide apparu après le 13 novembre, de 40 à 70 % selon les quartiers. Économiquement, les entreprises spécialisées dans la sécurité et la surveillance sont les mieux placées pour tirer profit du drame. Outre les portiques de sécurité, la société française qui gère les chemins de fer envisage également de faire l’acquisition d’un logiciel d’analyse des comportements. Relié à son réseau de 40 000 caméras de surveillance, il pourrait permettre d’identifier d’éventuels terroristes dans les foules transitant dans ses nombreuses gares.

Plus surveillé, plus contrôlé, plus soumis au pouvoir de l’État — qui a profité de l’état d’urgence décrété après les attentats de novembre pour mettre en résidence surveillée des militants écologistes durant le sommet de Paris sur le climat —, plus contraint dans ses déplacements, plus craintif à l’idée de parler, de commenter, de sortir prendre un verre… La victoire des terroristes sur les libertés visées par leurs armes, c’est aussi un peu ça. Et c’est ce qui a inspiré à l’acteur Pierre Arditi un appel vibrant à la résistance sur les ondes de la radio nationale, en novembre dernier.

« Je comprends très bien ce que vivre dans un état totalitaire veut dire. Je ne crois pas que la France est en train de basculer dans cette chose-là », a-t-il dit avant d’inviter ses contemporains à se remettre à vivre comme avant les attentats. « Nos libertés sont à l’intérieur de nous-mêmes. Restreindre nos libertés, ce serait quoi ? Nous empêcher de penser comme on a envie, nous empêcher d’aller voir ce qu’on a envie de voir, de lire ce que l’on a envie de lire… La liberté, elle est ce qu’on en fait », en général, et particulièrement, au terme de 2015, pour éviter, selon lui, de donner raison à ceux qui souhaitent par la terreur et la violence nous l’enlever.