Fin de course pour le vétéran djihadiste Abaaoud?

Un passant lève les bras devant l’escouade tactique postée devant l’appartement de Saint-Denis, dans la nuit de mardi.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Un passant lève les bras devant l’escouade tactique postée devant l’appartement de Saint-Denis, dans la nuit de mardi.

Présenté comme possible inspirateur des attentats de Paris, les plus graves de l’histoire de France, le djihadiste belge Abdelhamid Abaaoud est-il en Europe, est-il en vie ? En soirée mercredi, le Washington Post rapportait que l’homme tué lors de l’assaut de Saint-Denis est bien ce vétéran du djihad.

La cellule à l’origine des attentats du 13 novembre, qui ont fait 129 morts, semble plus étendue qu’initialement envisagé. Elle était très coordonnée et sa genèse est à chercher en Syrie.

Lundi soir, les enquêteurs ont reçu un témoignage, « pris avec autant de sérieux que de précautions compte tenu des risques de manipulation », selon lequel le djihadiste belge Abdelhamid Abaaoud, « inspirateur de très nombreux projets d’attentats ou attentats terroristes en Europe », serait en France, selon le procureur François Molins.

S’il peut sembler stupéfiant que soit revenu en Europe celui qui apparaît comme une tête d’affiche de la légion francophone du groupe État islamique, Abaaoud est la cible principale de l’assaut sur l’appartement de Saint-Denis. Dans la journée, des médias annoncent tantôt son interpellation, tantôt son identification parmi les morts. Des informations démenties par la justice : il est trop tôt pour dire que le corps criblé de balles dans l’appartement est le sien. Mais il ne figure pas parmi les huit personnes arrêtées à Saint-Denis. Pas plus que Salah Abdeslam, 26 ans, considéré comme un des trois membres du commando ayant fusillé les personnes attablées à des terrasses de restaurant vendredi dernier, qui reste introuvable.

Sur les trois kamikazes du Bataclan, deux ont été identifiés : Samy Amimour, 28 ans, et Omar Ismaïl Mostefaï, 29 ans. Parmi les tireurs des terrasses, les frères Abdeslam, Salah et Brahim, ce dernier mort en kamikaze. Reste un troisième homme, non identifié.

Au Stade de France, un Français vivant à Bruxelles, Bilal Hadfi, 20 ans, s’est fait exploser, ainsi qu’un homme en possession d’un passeport syrien, arrivé sur le sol européen début octobre dans le flot des migrants, mais dont l’identité reste inconnue. Reste un troisième assaillant, dont l’identification est en cours.

Attaques finement planifiées

Plus les détails de l’enquête apparaissent, plus il est évident que les attaques de Paris ont fait l’objet d’une préparation minutieuse. François Molins a donné deux éléments qui en attestent : le 12 novembre, soit la veille des attaques, les trois voitures utilisées pour les attaques arrivent « quasiment en convoi depuis la Belgique à dix minutes d’intervalle ».

Déclenchées en à peine plus d’une demi-heure, les attaques ont été précisément minutées et orchestrées, comme en atteste le message texte glaçant envoyé d’un portable retrouvé près du Bataclan et utilisé par le commando : « On est parti, on commence. »

Autre élément : la détermination guerrière et meurtrière de ce commando, démontrée le 13 novembre et confirmée par la violence des combats de Saint-Denis : ce sont 5000 munitions qu’ont dû tirer les policiers donnant l’assaut sur l’appartement.

Les attaques ont été très vite revendiquées par le groupe État islamique, notamment par un message audio lu par Fabien Clain, 37 ans, un pilier du djihad français depuis les années 2000.

Plusieurs des membres du commando sont allés en Syrie : Mostefaï, Amimour et le détenteur du passeport syrien à coup sûr, et Hadfi sans doute, les frères Abdeslam, peut-être. Selon la justice belge, cependant, Brahim Abdeslam a seulement tenté le voyage. Mais lui comme son cadet connaissent de longue date Abaaoud, avec qui ils partagent un passé de délinquance à Bruxelles.

Vétérans du djihad

À mesure que prend corps l’hypothèse d’un commando au moins pour partie composé de vétérans du djihad, des questions se posent. Par où sont-ils arrivés ? Comment Amimour, objet d’un mandat d’arrêt français, est-il revenu dans l’espace Schengen sans être repéré ? La question vaudra encore plus pour Abaaoud s’il devait se confirmer qu’il est en Europe. Comment Mostefaï, fiché comme islamiste radical depuis 2010, a-t-il pu partir en Syrie sans attirer l’attention ? Pourquoi la police belge n’a-t-elle pas prévenu les Français qu’un de leurs ressortissants (même s’il vivait à Bruxelles), Salah Abdeslam, était dans leurs fichiers ? Lequel Abdeslam a pu se rendre en septembre en Autriche.

En Belgique, Hamza Attou et Mohamed Amri sont écroués, soupçonnés d’avoir exfiltré Salah Abdeslam. Deux hommes et une femme, qui auraient joué un rôle dans la fourniture de la planque de Saint-Denis au commando, sont en garde à vue. L’un des hommes a été blessé lors de l’assaut et est hospitalisé.

Cinq autres hommes arrêtés mercredi à Saint-Denis sont plus centraux : trois arrêtés dès le début de l’assaut mercredi, deux autres plus tard, tentant de se dissimuler sous des gravats. Ils ne sont pas identifiés, selon le procureur François Molins.

Difficile de se prononcer tant que les dépouilles n’ont pas de noms. Ce qui semble certain, c’est que Salah Abdeslam a été exfiltré vers la Belgique samedi matin.

« Le risque d’attaques a-t-il disparu ? Personne ne se risque à l’affirmer. Ce qui est sûr, c’est que le commando neutralisé mercredi dans un appartement de Saint-Denis “ pouvait passer à l’acte  », selon le procureur Molins.

L’assaut de Saint-Denis, heure par heure

Vers 4 h 20 L’assaut est lancé par la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire et l’unité d’élite du RAID contre un appartement dans le centre piétonnier de Saint-Denis, (au nord de la capitale). Une fusillade se produit. Les enquêteurs se sont orientés vers la piste de cet appartement après avoir recueilli un témoignage faisant état de la présence du djihadiste belge Abdelhamid Abaaoud, suspecté d’être l’inspirateur des attentats du 13 novembre, sur le territoire français, expliquera plus tard François Molins. Le Stade de France, une des cibles des attentats de vendredi, est situé à une vingtaine de minutes à pied de l’appartement.

4 h 30 Les pompiers interviennent en soutien du RAID face à « un groupe armé retranché dans un appartement ». « La porte blindée de l’appartement a résisté dans un premier temps aux charges explosives du RAID, ce qui a permis aux terroristes de préparer leur riposte. Des tirs très nourris et quasi ininterrompus se produisent pendant près d’une heure, plus de 5000 munitions ont été tirées du côté de la police », racontera François Molins. Puis « a retenti une explosion », une femme ayant vraisemblablement « activé son gilet explosif », ce qui devra « être vérifié », toujours selon le procureur.

Vers 4 h 45 Le RAID parvient à interpeller dans l’immeuble trois personnes, dont l’une blessée par balle au bras, selon le procureur.

Vers 5 h Les tirs reprennent, selon des riverains. Le quartier est complètement bouclé par les forces de l’ordre.

6 h 20 Métros, bus et tramways desservant Saint-Denis sont à l’arrêt.

7 h 21 La préfecture annonce la fermeture des écoles et collèges du centre-ville de Saint-Denis.

7 h 30 De fortes détonations sont entendues, trois heures après le début de l’opération ponctuée d’intenses fusillades.

7 h 40 La préfecture recommande aux habitants de rester chez eux.

7 h 58 Une cinquantaine de militaires sont déployés à Saint-Denis.

8 h 05 Le président François Hollande suit l’opération dans son bureau à l’Élysée, avec le premier ministre Manuel Valls et le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve.

8 h 30 Poursuite de l’opération antiterroriste qui mobilise également un hélicoptère.

10 h Un Conseil des ministres est maintenu à l’Élysée alors que l’opération se poursuit.

11 h 26 Une source policière annonce la fin de l’assaut. Huit personnes ont été interpellées au total, dont trois près de l’appartement visé, deux dans les gravats de l’immeuble et les autres sur la voie publique. Cinq policiers ont été légèrement blessés.

19 h Lors de l’opération, « une nouvelle équipe de terroristes a été neutralisée et tout laisse à penser que, au regard de leur armement, leur organisation structurée et leur détermination, ce commando pouvait passer à l’acte », déclare François Molins lors d’une conférence de presse. Au moins deux des individus ont été tués. Des vérifications sont en cours pour savoir si Abdelhamid Abaaoud, et Salah Abdeslam, suspect clé traqué par la police, ont été tués dans l’assaut. « Abaaoud et Salah Abdeslam ne font pas partie des gardés à vue », a en tout cas indiqué François Molins.


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