On aurait pu y être

Les Parisiens se sont regroupés dimanche autour des sites visés, ici près de La Belle Équipe.<br />
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Les Parisiens se sont regroupés dimanche autour des sites visés, ici près de La Belle Équipe.

Après les attentats de janvier, nous avons été ahuris par la violence des terroristes. Nous avons pleuré des figures publiques, des journalistes, des concitoyens juifs pratiquants. Vendredi, nous avons senti les balles nous frôler. Nous, les Parisiens du nord-est, tribu progressiste, mélangée, bonne vivante.

On aurait pu y être au Petit Cambodge, au Bataclan, au Carillon ou à La Belle Équipe, au coin de la rue de la Fontaine au roi et du Faubourg du Temple, passant par là en chemin vers l’un des nombreux bars et restos du coin, ou simplement rentrant chez nous.

Quand on a appris la nouvelle, c’est la première chose qu’on s’est dite. On aurait pu y être. Et la première chose qu’on a faite, c’est de se signaler vivants. Sur Facebook, les uns après les autres. Par message texte, on a contacté les amis les plus susceptibles d’être de sortie. Le Carillon. On y avait fêté les 40 ans d’un ami cher quelques semaines après les attentats de janvier. Il habite à quelques centaines de mètres de là. Ce bar est un de ses QG.

L’application notification de Facebook de « contrôle d’absence de danger » s’est allumée vers minuit. Rarement gadget opportuniste n’aura été aussi bienvenu. La liste des amis en sécurité s’est affichée, s’allongeant de minute en minute. Il a fallu attendre samedi avant que tous les amis proches n’aient donné signe de vie.

Certains ont tardé de si longues heures. Fabrice nous a écrit samedi matin. En pleine horreur, vendredi soir, on avait cherché à en savoir plus sur les Eagles of Death Metal. Sur Facebook, le visage de cet ami d’enfance de mon amoureux est apparu parmi leurs fans. « T’as eu des nouvelles de lui ? » On s’est couchés sans réponse, des images sordides à l’esprit.

On m’a demandé si les Parisiens avaient eu plus peur cette fois-ci qu’en janvier. Je ne répondrai pas pour tout Paris, mais autour de moi ce n’est pas tant la peur qu’un état de sidération. Nous aurions tous pu en être.

Reprendre les terrasses

Samedi dernier, la plupart des gens que je connais sont restés sagement chez eux, obéissant aux consignes officielles et cernés par la mort. Le frère d’une telle a passé une partie de la nuit barricadé dans un bar à côté du Bataclan. L’ami d’une autre a quitté le Carillon quelques minutes avant la fusillade. Une copine, revenue d’Asie samedi après-midi, a été accueillie comme une miraculée par tous ceux qui ignoraient son voyage et se rongeaient les sangs de son silence.

Dimanche, le soleil s’est levé sur un Paris resplendissant et les rues se sont remplies de gens offensivement joyeux. Ma famille et moi avons mangé au bistrot du coin de la rue. En terrasse, bien exposés, les Parisiens disaient merde au terrorisme. Et riaient, ostensiblement. À 15 h 30, lorsque les parcs — seuls lieux municipaux encore ouverts — ont fermé, personne ne voulait rentrer chez soi. Sur les hauteurs de la colline de Belleville, les gens faisaient bronzette debout dans le soleil couchant sur la placette surplombant la ville. Les circonstances se sont rappelé à nous lorsque nous avons croisé un jeune homme en larmes. Nous nous sommes presque écartés de son passage pour éviter ce malheur que nous tâchions si volontairement d’ignorer.

On ne s’enfermera pas. On ne s’arrêtera pas de rire. « On retournera au Carillon », disait un ancien collègue. Ce soir, un ami se réjouissait de voir les terrasses pleines deux jours après les attentats. Au même instant, place de la République, un mouvement de panique secouait la foule après une fausse alerte. On respire à nouveau, mais on est profondément meurtris. Et j’avoue qu’à un moment, au restaurant, je nous ai trouvés tous un peu téméraires, de manger dehors dans le nord-est de Paris.

Marianne Niosi est journaliste indépendante québécoise installée à Paris depuis 2001.