Ce qui forgera la génération Bataclan

En s’attaquant aux lieux festifs de Paris et Saint-Denis, les terroristes ont ciblé le mode de vie hédoniste et urbain d’une génération déjà marquée par Charlie.​
 

Le terrifiant mur d’images qui se constitue sous nos yeux avec les photographies des victimes identifiées des attentats de vendredi apporte cette confirmation : la population visée par les terroristes du groupe État islamique (EI) était clairement ce biotope de jeunes urbains cool qui remplit au crépuscule cafés, gargotes et salles de concert de la capitale. Il faut être singulièrement instruit des habitudes sociales et de la symbolique des lieux pour non pas s’attaquer à un fief touristique ou à une enclave communautaire, mais à une zone à la fois bourgeoise, progressiste et cosmopolite, en cours d’« hipsterisation » avancée.

Les rues de ce fragment rive droite de la capitale témoignent d’une hétérogénéité sociale et ethnique qui a disparu de bon nombre d’autres arrondissements. Échoppes à la mode, bars pakistanais, cafés arabes, bouis-bouis chinois ou vietnamiens, librairies musulmanes et synagogues coexistent dans un espace urbain chahuté. Et le Bataclan était évidemment rempli, ce soir-là, d’un public d’ados et de jeunes adultes venus en toute décontraction applaudir un groupe rock à succès qui joue à fond d’une dérision maligne à l’égard des codes machos et bas de plafond de la sous-culture redneck. L’attentat foiré du Stade de France visait quant à lui à détruire l’épicentre d’une ample communion dans l’hédonisme sportif avec, en son coeur, une équipe de France elle-même à l’identité composite, dont les plus brillants éléments sont issus des banlieues défavorisées.

Deux générations

L’heure n’est pas encore au bilan de l’année écoulée, et déjà s’impose l’évidence d’une séquence historique cohérente entre l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier et les attaques menées dans les Xe et XIe arrondissements de Paris vendredi soir. Deux générations ont été visées. L’assaut des frères Kouachi entendait faire taire la vieille garde de l’esprit gauchiste libertaire et son insolence laïcarde. Tirer à bout portant notamment sur Cabu (76 ans), sur Wolinski (80 ans), sur Bernard Maris (68 ans), c’était pas de pitié pour les rieurs et pas de respect pour les ancêtres. Les événements de vendredi viennent décimer un autre genre de public, donc. Une même scénographie de l’irruption violente, dans le bureau de l’hebdomadaire le 7 janvier post-conférence de rédaction et dans la salle surchauffée vendredi, alors que le concert bat son plein. Les djihadistes entrent à chaque fois comme pour surprendre et punir un collectif en train de prendre du plaisir ensemble.

Si l’on veut bien considérer qu’en France, plus que partout ailleurs, une génération se définit par son baptême de révolte ou de manif, qu’il s’agisse des étudiants de Mai 68 ou des émeutiers de 2005, on a le sentiment que, pour la première fois peut-être, une génération naît et meurt la même année. Un gamin peut ainsi s’être fondu dans l’immense cohorte de la manifestation du 11 janvier, après la tuerie de Charlie Hebdo, et s’être fait tuer dix mois plus tard, selon une ordalie djihadiste qui manie la mort aléatoire et la lisibilité des massacres.

« Dans les quartiers attaqués, on peut voir des jeunes, cigarette et verre à la main, socialiser avec ceux qui vont à la mosquée du quartier, dit l’historien spécialiste du Moyen-Orient Pierre-Jean Luizard dans une entrevue à Mediapart. C’est cela que [le groupe] EI veut briser, en poussant la société française au repli identitaire, […] que chacun considère l’autre non plus en fonction de ce qu’il pense ou de ce qu’il est, mais en fonction de son appartenance communautaire. » Avoir 20 ans en 2015, c’est être né en 1995, l’année des huit attentats islamistes à la bombe avec la traque de Khaled Kelkal, et c’est avoir 6 ans quand les tours jumelles s’effondrent. On ne sait pas décrire la part obscure, invisible des imprégnations politiques qui façonnent les individus au long cours des années d’apprentissage, quand on sait si bien le faire des traumas privés par la psychanalyse.

1 commentaire
  • Sylvie Potvin - Abonnée 16 novembre 2015 09 h 17

    Vie de quartier

    Par votre tableau où on voit des gens vivre leur vie, vous nous rendez le quartier plus attachant.