La crise des réfugiés viendra-t-elle à bout d’Angela Merkel?

Pour le moment, la position d’Angela Merkel ne semble pas menacée.
Photo: Odd Andersen Agence France-Presse Pour le moment, la position d’Angela Merkel ne semble pas menacée.

Lorsqu’elle est arrivée au sommet de l’Union européenne à La Valette, dans l’île de Malte, cette semaine, la chancelière Angela Merkel a été pressée de questions. Était-il possible que son ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, ait rétabli la règle dite de Dublin qui permet de renvoyer un réfugié vers le pays de sa première entrée dans l’Union européenne ? Cette même règle que la chancelière avait généreusement suspendue en septembre dernier après que le monde entier eut été ému par les photos du petit Aylan Kurdi trouvé mort sur une plage turque.

Submergée sous un flot qui atteindra 800 000 réfugiés cette année et qui pourrait dépasser le million l’an prochain, l’Allemagne a rarement été au bord d’un tel chaos politique. Un communiqué du ministère de l’Intérieur parle de l’arrivée prochaine de 10 000 à 12 000 réfugiés par jour. Non seulement les capacités d’accueil du pays sont-elles débordées, mais la cacophonie fait entendre sa voix au plus haut niveau de l’État allemand. Le Spiegel parle d’« état d’urgence », et le Financial Times n’hésite pas à décréter la « fin de l’ère Merkel ».

Revoir le droit d’asile

Mercredi dernier, le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière avait en effet fait savoir qu’il se réservait la possibilité de refouler des réfugiés syriens vers le pays où ils étaient entrés dans l’Union européenne. Une déclaration en totale contradiction avec toutes celles d’Angela Merkel depuis deux mois. Ce n’est pas la première fois que le ministre chargé de gérer la crise des migrants, autrefois très proche de Merkel, contredit la chancelière. Mais, cette fois, « les observateurs se frottent les yeux, tant ils ne peuvent croire à de telles contradictions entre la chancellerie et le ministère de l’Intérieur », écrit la Süddeutsche Zeitung.

Alors que le pays le plus accueillant de l’Europe, la Suède, en est réduit à suspendre la liberté de circulation à ses frontières, en Allemagne, la crise est en train de prendre des proportions politiques rarement vues. Mercredi, le défi est venu de l’influent ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, qui n’a pas hésité à prendre la défense de son collègue de l’Intérieur. « Un skieur imprudent peut déclencher une avalanche en ne déplaçant qu’un peu de neige », a-t-il déclaré en montrant du doigt la chancelière qui refuse toujours de fixer un plafond à l’accueil des réfugiés comme le lui demande son allié politique, la CSU. Le président de celle-ci, Horst Seehofer, laisse même courir la rumeur d’un retrait du gouvernement de ses trois ministres.

La capacité d’accueil de l’Allemagne n’est « pas illimitée », avait déclaré Wolfgang Schäuble quelques jours plus tôt. Il défendait alors la position de son collègue de l’Intérieur, qui refuse d’accepter automatiquement les réfugiés syriens et veut les soumettre à la procédure traditionnelle du cas par cas. Le ministre estime que 40 % des demandeurs d’asile devront être renvoyés. De Maizière propose aussi de limiter à un an le permis de ceux qui obtiennent le statut de réfugié et de restreindre leur droit au regroupement familial.

Le hic, c’est que ces propositions ne vont pas seulement à l’encontre des déclarations de la chancelière, elles sont en contradiction totale avec toutes les politiques de l’Union européenne qui font du regroupement familial un droit intouchable. Après la zone de Schengen, la crise des réfugiés serait-elle en train de faire éclater le droit d’asile européen ?

Dans la CDU, les déclarations du ministre des Finances ont libéré la parole. « Le droit d’asile est un droit pour les individus, pas pour les nations entières », a soutenu sa vice-présidente, Julie Klöckner, candidate aux élections régionales de Rhénanie-Palatinat. Même le président des députés CDU/CSU au Bundestag, Volker Kauder, se dit prêt à lever la règle du regroupement familial.

La solution turque

Si Angela Merkel n’a pas été mise en minorité cette semaine, c’est grâce au soutien des sociaux-démocrates du SPD, avec qui les chrétiens-démocrates sont en coalition. De quoi donner des munitions à la droite de la CDU qui a toujours soutenu que Merkel était au fond… une sociale-démocrate.

La presse allemande soupçonne une lutte sans trêve entre Merkel et son ministre des Finances. Il y a quelques mois à peine, Schäuble s’était aussi opposé de front à Angela Merkel en défendant l’expulsion de la Grèce de la zone euro. Après de longues hésitations, la chancelière avait finalement opté pour le statu quo proposé par François Hollande.

Même si Angela Merkel demeure très populaire, le taux de satisfaction à l’égard des chrétiens-démocrates est passé en deux mois de 42 % à 34 %. Donné pour mort après les dernières élections fédérales, où il n’a obtenu que 4 % des voix, le petit parti anti-euro (devenu depuis anti-immigration) Alternativ fur Deutschland (AFD) recueille maintenant entre 8 et 10 % des intentions de vote. Même les libéraux, depuis longtemps sur le respirateur artificiel, obtiennent 6 % d’opinions positives.

En réalité, la position de Merkel n’est guère menacée. Du moins jusqu’aux élections régionales qui se tiendront dans trois régions en mars prochain. Piégée, Angela Merkel en est donc réduite à chercher des solutions à l’extérieur. Notamment en Turquie.

À La Valette, où l’on devait entamer une discussion avec les pays africains, Merkel a contraint les pays membres de l’Union européenne à se tourner plutôt vers la Turquie. Un sommet devrait être organisé en décembre. Deux semaines après une victoire électorale obtenue au mépris des libertés, le président Recep Tayyip Erdogan claironne. Il est pratiquement assuré d’obtenir les 3 milliards d’euros que lui a promis Merkel afin de retenir sur son territoire les deux millions de réfugiés qu’accueille la Turquie.

À la mi-octobre, Angela Merkel, en voyage à Ankara, avait même évoqué la reprise des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne officiellement ouvertes en 2005. Une adhésion pourtant rejetée par une majorité de pays européens, dont la France, qui s’est même engagée à tenir un référendum sur le sujet si la question était un jour posée.

C’est ce que le magazine Le Point appelle avec beaucoup d’ironie jouer « à la roulette turque ».

1 commentaire
  • Cyr Guillaume - Inscrit 14 novembre 2015 03 h 25

    Content de voir qu'il y a des gens plus pragmatiques...

    ...au sein de ce gouvernement. Monsieur De Maizière n'aura pas donc beaucoup de difficulté à isoler, déplacer et éventuellement remplace Merkel. Cette folie qu'est l'UE doit cesser.