Les Européens contraints de jouer les équilibristes face à Erdogan

L’écrasante victoire d’Erdogan le met en position de dicter ses conditions à l’Union européenne, tiraillée entre son inquiétude face aux dérives du président turc et son besoin d’en faire un allié pour affronter la crise migratoire.

Avec le succès du parti AKP aux législatives de dimanche, « l’Union européenne va être obligée de ravaler sa fierté et de flatter l’ego démesuré » du président Erdogan, estime Natalie Martin, experte en politique turque à l’université de Nottingham Trent. Les Européens vont ainsi négocier avec un partenaire « qui va demander un prix élevé pour sa coopération », ajoute-t-elle.

Dans les tractations en cours sur un plan d’action avec Bruxelles pour juguler l’afflux de réfugiés, Ankara avait déjà commencé à faire monter les enchères avant ces élections, réclamant notamment une aide financière massive et un assouplissement plus rapide que prévu de la politique de visas de l’UE envers les citoyens turcs.

Attendre

Le gouvernement turc peut désormais « s’asseoir et attendre que l’UE accepte ses demandes », estime Sinan Ulgen, chercheur à l’institut Carnegie Europe, même si « une grande coalition aurait fait avancer l’agenda [avec les Européens] d’une manière plus constructive ».

Les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE, entamées en 2005, étaient au point mort ces dernières années, sur fond de refroidissement des relations turco-européennes, mais Ankara a récemment rappelé que ses projets européens restaient d’actualité. Pourtant, « la Turquie s’éloigne de plus en plus des critères fixant les conditions pour que le processus d’adhésion puissent avancer », constate Natalie Martin, jugeant hautement probable que le pays « devienne encore plus autoritaire en termes de liberté de la presse ».

La semaine dernière, l’UE avait déjà fait part de sa préoccupation après la prise d’assaut par la police de deux chaînes de télévision proches de l’opposition. « Comme tout pays qui négocie son adhésion [à l’UE], la Turquie doit s’assurer qu’elle respecte les droits de l’homme, y compris la liberté d’expression », avaient réagi les services diplomatiques de l’UE.

Dérive

« Il y a une dérive autoritaire et antidémocratique du pouvoir avec un nombre de journalistes emprisonnés qui est, je crois, le plus important au monde, et, avec la Russie, le plus grand nombre de plaintes déposées devant la Cour européenne des droits de l’homme », observe Anne-Marie Le Gloannec, directrice de recherches au Centre de Recherches internationales de Sciences-Po Paris. Pour cette chercheuse, l’UE est dans une situation compliquée où elle doit « à la fois courtiser la Turquie et être extrêmement critique envers elle ». « On ne peut pas à la fois tenir la dragée haute au Monténégro et à la Serbie » sur les conditions d’adhésion à l’UE « et être coulant sur une démocratie qui n’en est pas une », estime-t-elle, déplorant « un cynisme lamentable » de l’Union, motivé par le besoin de contenir le flux des migrants.

Signe de ce malaise, l’UE a publié lundi un bref communiqué sur les élections en Turquie, où elle affirme vouloir travailler avec le nouveau gouvernement tout en disant attendre les conclusions des observateurs internationaux sur le déroulement de l’élection.

L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a souligné que « la campagne a été ternie par la violence », condamnant des « interventions dans l’autonomie éditoriale des médias » de la part du régime islamo-conservateur.

Pour certains observateurs, il n’est cependant pas exclu qu’un Erdogan en position de force soit plus enclin au compromis. Le nouveau gouvernement « pourrait revitaliser le processus de paix [avec les rebelles kurdes], ce qui aiderait à soulager les relations avec les Européens », imagine Sinan Ulgen, qui n’écarte pas non plus des avancées concernant le dossier chypriote.

Pour Ian Lesser, du German Marshall Fund à Bruxelles, Europe et États-Unis vont dans tous les cas surveiller les résultats de l’élection avec une certaine méfiance. « Ils vont regarder de près si cette élection renforce les tendances [autoritaires] ou permet à la Turquie de tourner la page. »

Washington déplore les pressions sur les médias

Washington — La Maison-Blanche a déploré lundi les « pressions » et les « intimidations » ayant visé des journalistes durant la campagne des élections législatives en Turquie remportées par le parti du président Recep Tayyip Erdogan.

« Les États-Unis félicitent le peuple turc pour sa participation aux élections », a souligné Josh Earnest, porte-parole du président Barack Obama qui doit se rendre en Turquie mi-novembre pour participer au G20. « Nous sommes cependant très préoccupés par le fait que des médias et des journalistes critiques envers le gouvernement ont fait l’objet de pressions et d’intimidations durant la campagne », a-t-il ajouté, soulignant que les États-Unis avaient pris note du rapport des observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

« Nous avons, en privé comme en public, exprimé nos inquiétudes concernant la liberté de la presse, la liberté d’expression et la liberté de rassemblement en Turquie », a encore souligné le porte-parole de l’exécutif américain.